Les secrets d’écriture de Sylvie Germain

Écrivaine et philosophe Sylvie Germain a écrit de nombreux romans et essais, des contes et des nouvelles. Elle a reçu le prix Femina en 1989 pour Jours de colère (Gallimard) ainsi que le prix Goncourt des lycéens en 2005 pour Magnus (Albin Michel). Dans cet entretien, elle explique comment elle est devenue écrivaine. 
L’expression consacrée de « vocation de l’écrivain » correspond-elle à quelque chose pour vous ? Au fond, (…) d’où vous vient cette envie d’écrire ? De qui ou grâce à qui vient-elle ?

C’est difficile à préciser. La réponse varie en fonction des écrivains. Je sais que certains ont parfois eu très tôt la révélation de leur vocation en lisant certains auteurs qui les ont éblouis et le désir d’écrire à leur tour les a alors saisis. Mais pour moi, c’est venu assez tardivement. Je me croyais plutôt – j’ai souvent eu l’occasion de le raconter – une vocation du côté des arts plastiques. Bien que ne faisant rien de sérieux en ce domaine, je rêvais de devenir peintre ou sculpteur, je fantasmais beaucoup à ce sujet. Je dessinais, mais sans plus. M’en est au moins resté une passion pour la peinture… Jusqu’en terminale, j’étais persuadée que je m’inscrirais aux beaux-arts après le bac. Mais, en cours de route, il y a eu la découverte de la philosophie. Je n’étais pas spécialement brillante dans cette matière, mais un jour, un sujet de dissertation m’a « mise à l’arrêt » ; il s’agissait d’une phrase célèbre tirée des Frères Karamazov de Dostoïevski : « Si Dieu est mort, tout est-il permis ? », à traiter en quatre heures. Je n’ai pas dû rendre une copie très flambante, mais ce n’est pas la question. Je me suis dit que si la philosophie consistait à tâcher de répondre à des questions auxquelles il n’y a aucune réponse satisfaisante ou suffisante possible, alors c’était une aventure formidable, sans fin ! C’est cette ténacité du questionnement qui m’a séduite dans la philosophie. L’année suivante, je me suis donc inscrite à la Sorbonne, sans mesurer ce qui m’attendait. Je suis revenue au b.a.-ba de la philosophie dont parlent très bien Aristote et Platon : la philosophie commence par l’art de s’étonner. Cet étonnement, c’est déjà se demander : Qui va là ? Qu’est-ce qui se passe là ? Quel sens passe par là ? Sens même y a-t-il ?… Donc, je suis allée vers la philo. À l’université, on nous demande d’écrire beaucoup, de formuler notre pensée « noir sur blanc » avec le plus de rigueur possible, et je crois que cela comblait mon besoin d’exploration de ce « Qui va là ? », et mon besoin de pister du sens. J’étais très loin de la fiction, mais cela me procurait une grande jubilation d’écriture. Après la soutenance de ma thèse, c’était fini, je n’avais plus de prétexte pour écrire. Je me les suis donc donnés ; après avoir écrit en marge de mes études des contes pour enfants, un peu de (très mauvaise) poésie, et quelques petits textes, je suis passée à des nouvelles, puis au roman. Et l’univers romanesque m’a été d’emblée un formidable territoire où poursuivre, autrement, le questionnement mené jusque là par les chemins de la philosophie. La fabrique de l’imaginaire brasse tout, les images, les souvenirs, les sensations, les expériences les plus diverses, les résidus des connaissances acquises, les rêves, les peurs et les désirs, les idées… Mais dans la fabrique de l’écriture, il arrive souvent que des questions restent en suspens et j’éprouve alors le besoin de revenir les interroger, de fouiller, de creuser par un livre qui ne soit pas de la fiction et que, faute de mot, on peut appeler un essai.

Vous définiriez-vous comme romancière ?

Le mot « écrivain » est plus global, il désigne diverses formes d’écriture. J’écris surtout des romans, et suis donc romancière, mais je préfère le terme « écrivain » car ce mot renvoie au verbe « écrire ». J’aimerais même pouvoir me dire « écrivante » parce que le mouvement d’écriture est toujours « en train de » passer à l’acte, c’est un processus. Il est vrai que j’aime profondément l’art du roman même si, de manière un peu paradoxale, je lis davantage des essais. Je trouve l’espace du roman prodigieux, incomparable, parce qu’il offre des possibilités illimitées. Heureusement, le temps des « écoles » et « chapelles » est fini. Il y a bien sûr des modes, des courants dominants – actuellement, l’autofiction –, mais rien d’exclusif. Il y a tant de manières d’écrire, certaines en marge, voire très « au large » du roman. Le roman est une fiction qui essaie de coller au plus proche du réel, il l’ausculte et l’explore inlassablement. « Réalité » et « réel » ne sont pas tout à fait synonymes. Pour les distinguer, on peut dire que le roman prend la réalité comme une pâte, il la palpe, la triture, la travaille comme on travaille n’importe quelle pâte – et l’imaginaire fait office de levure – pour faire se lever quelque chose qui n’est pas forcément perceptible au premier coup d’œil : la densité, la complexité du réel. Sur ce sujet, Milan Kundera a offert une réflexion très pertinente, dans L’Art du roman. Il y dit, entre autres, qu’un personnage « est un ego expérimental. » Les personnages nous parlent parfois plus intimement, plus finement de l’humain qu’une personne concrète ne saurait le faire. Un personnage, même de pure fiction, n’est jamais inventé à partir de rien, il n’y a pas de deus ex machina. Le romancier invente ses personnages à partir d’un ensemble d’autres personnages issus de romans ou de films, de gens qu’il a connus, proches ou dont il a entendu parler, de figures historiques… les personnages naissent de brassages, de métissages. Ce qui importe, ce n’est pas de savoir d’où ils viennent, mais qu’ils aient un « accent » qui leur soit propre.

Retrouvez l’intégralité de l’entretien avec Sylvie Germain mené par Xavier Houssin 

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