Vive les princesses du XXIe siècle !

A l’occasion du Salon du Livre et de la Presse Jeunesse qui s’est tenu à Montreuil (93) du 1er au 6 décembre 2010, le magazine Télérama (1/12/10) a publié un article sur l’évolution de l’image des princesses dans la littérature jeunesse. Dans ce dossier très intéressant, Sophie Bourdais passe en revue tous les clichés de la princesse des contes de fée et nous explique ce qu’ils sont devenus.

Et hop ! La princesse se métamorphosa

Entre naguère et aujourd’hui, la princesse, héroïne des contes pour enfants, a troqué sa robe kitsch et sa crinière blonde pour des vêtements, une coupe et un destin plus cools. Coup de baguette magique ? Non, c’est juste que le féminisme est passé par là, la libérant peu à peu de son rôle de potiche. Analyse par l’exemple de cette incroyable métamorphose.

Désuètes, les princesses ? Ringards, les princes ? Scrutez donc les pages roses d’un catalogue de jouets. Feuilletez les magazines people. Rappelez-vous l’ahurissante coiffure de la princesse Leia dans La Guerre des étoiles, et votre passion pour Sissi-Romy Schneider. Considérez le regain d’intérêt pour Mmes de Clèves et de Montpensier. Souvenez-vous enfin de la mort de lady Diana Spencer, ainsi relue par Elisabeth Lemirre, spécialiste des contes : « N’entendit-on pas tout récemment qu’une princesse, la plus belle du monde, rejetée par un prince trop volage qui ne l’avait jamais aimée, avait trouvé dans sa mort une royauté plus fabuleuse que celle qu’une belle-mère rigide et sa cour vieillissante lui avaient déniée ? La télévision et tous les supports médiatiques viennent installer un nouvel espace où continuent à se produire et à se dire les mythes de notre temps et les contes pour notre âge. Tant il est vrai que les hommes se nourrissent d’abord d’imaginaire et meurent de ne pouvoir rêver. » (1)

Nul ne s’étonnera donc de trouver dans les librairies une foule de tê­tes couronnées. Il s’agit surtout de prin cesses. Beaucoup de produits plus ou moins livresques, roses et sucrés, font leur promotion. En 2006, une étude marketing sur les princesses Disney (2) s’interrogeait sur leur succès : « A l’aune du modèle éducatif prisé par les mères, à savoir élever leurs filles comme des battantes à forte personnalité, la princesse ne représenterait-elle pas ce pôle de féminité explicite sus­ceptible de rééquilibrer les valeurs culturelles quasi masculines (la force de caractère, la capacité à se battre ou à se défendre…) qui sous-tendent cette éducation ? »

Qu’on souscrive ou non à cette analyse, les relations entre les hommes et les femmes ont toujours constitué le principal enjeu des histoires de princes et de princesses, et divisé les auteur(e)s : déjà au XVIIe siècle les conceptions de Mme d’Aulnoy (1650-1705) en matière d’amour courtois et ses (modestes) revendications féministes ne trouvent que peu ou pas d’écho chez Charles Perrault (1628-1703), plus soucieux de construire des idéaux féminins correspondant à ses propres goûts… et regrets ! Depuis trente ans, les relectures littéraires et/ou picturales des contes merveilleux de notre enfance se multiplient, souvent sur le mode parodique, témoignant de la plasticité de ces textes et de leurs grands archétypes. Mais que penseraient les conteurs d’hier des princes et princesses d’aujourd’hui ?

Les qualités physiques et morales de la princesse

Naguère. La princesse est jeune et belle. Si elle ne l’est pas, c’est le fruit d’un enchantement (la Babiole de Mme d’Aulnoy, transformée en guenon), ou un cas de force majeure : Peau d’âne, chez Perrault, et Florine, dans L’Oiseau bleu, de Mme d’Aulnoy, se défigurent, l’une pour échapper à son père, l’autre pour récupérer son roi, Charmant. Source d’ennuis, la beauté de la princesse en fait un objet de convoitise, de jalousie mortifère (Blanche- Neige), de pulsion incestueuse (Peau d’âne)… Le prince, lui, est à peine décrit. Il est vrai qu’il dispose d’un pouvoir d’une autre nature que celui, séducteur, de la princesse. Il suffira donc qu’il ne soit point trop mal fait. Dans le conte merveilleux, la beauté est capitale, parce qu’elle est porteuse d’autres qualités, morales et psychologiques. Mme d’Aulnoy oppose ainsi Florine, ravissante et spirituelle, à l’immonde Truitonne, qui porte son âme sur son visage jaune et huileux. Il y a des exceptions : la laideur de Riquet à la houppe n’ayant d’égale que son intelligence, son aimée n’a plus qu’à le rendre beau par magie. Très fleur bleue, Perrault envisage que « l’amour seul fit cette métamorphose », que « la Princesse ayant fait réflexion sur la persévérance de son amant, sur sa discrétion, et sur toutes les bonnes qua lités de son âme et de son esprit, ne vit plus la difformité de son corps, ni la laideur de son visage », et que même « son gros nez rouge eut pour elle quelque chose de martial et d’héroïque » !

De nos jours. La princesse reste belle et gracieuse. Et douée d’une vue excellente. Seule Louisette d’Esper luette, l’une des irrésistibles Princesses oubliées ou inconnues répertoriées par Philippe Lechermeier et Rébecca Dautremer (Gautier-Languereau), assume ses bésicles au point de les arborer sur son blason. La seule beauté intérieure ne fait guère recette ; rien d’étonnant dans un univers où la moindre photo de presse est retouchée. On trouve toutefois une Princesse Moche aux énormes sourcils, croquée par Jean-Christophe Mazurie (P’tit Glénat, coll. Vitamine), ainsi qu’une reine et une princesse qui s’enlaidissent, l’une pour contrer la jalousie de son mari (Une reine trop belle, de Christine Lamiraud, Talents hauts), l’autre par lassitude d’être traitée en objet précieux (La Jolie Petite Princesse, de Nadja, Lutin Poche). Quant au « héros » du Miroir menteur du méchant prince moche, de Christian Oster (Ecole des Loisirs, coll. Mouche), sa hideur reflète sa vilenie.
Le style princesse
Naguère. La princesse est suprêmement élégante, sauf circonstances indépendantes de sa volonté (escapade en forêt pour Blanche-Neige, variation des modes pendant la nuit de cent ans de la Belle au Bois dormant, harcèlement familial pour Cendrillon…), et ses (longs) cheveux (blonds) sont sublimement coiffés. Particulièrement préci(eu)se, Mme d’Aulnoy décrit avec force détails les robes et les ­bijoux de ses héroïnes ; la vêture du prince, même charmant, l’intéresse nettement moins.
De nos jours. Confrontons-nous à l’avis des moins de 6 ans. La princesse a de longs cheveux blonds, agrémentés d’une coiffe. Sa robe brillante (et rose) frôle le sol. Quant au prince, il suffit aux fillettes qu’il soit charmant, et il n’intéresse les garçons qu’en armure de chevalier. Encore lui faudra-t-il rivaliser avec Spiderman et Harry Potter, chevaliers d’un autre type…
Confrontons-nous maintenant aux livres récents. La révolution est en marche. Les princesses en ont assez d’arborer des robes encombrantes et des chevelures interminables, et elles le font savoir, comme cette Princesse de papier, de Brigitte Minne et Anne Westerduin (Autrement Jeunesse), qui réclame à la fillette qui l’a dessinée un vélo, des vêtements et une coupe plus pratiques. Et puisque, nous dit Susie Morgenstern, Même les princesses doivent aller à l’école (Ecole des Loisirs, coll. Mouche), la jeune Alyestère oblige sa mère à lui acheter des baskets. Par ailleurs, princes et princesses ne sont plus à l’abri des trivialités de l’existence. A force de hoqueter, gargouiller et renifler, la Princesse Petits-Bruits, de Gudule et Marjolein Pottie (Mijade), ne séduit qu’un prince affligé de flatulences. Les Chaussettes de l’archiduchesse (Colas Gutman, Ecole des loisirs, Mouche) expliquent, par leur odeur méphitique, le célibat prolongé de l’héroïne. L’adorable Petit Prinche (P’tit Glénat), d’Alice Brière-Haquet et Camille Jourdy chuinte avec entrain. Et quand l’insolent Christian Oster métamorphose une princesse et un prince, c’est en steak-frites et en petit pois !
La distribution des rôles
Naguère… Laissons la romancière américaine Alison Lurie résumer la situation : « Soit vous êtes une princesse, soit une jeune fille défavorisée mais foncièrement méritante qui ne manquera pas de devenir princesse, si elle a du courage, de la vertu et de la chance. L’inconvénient – ou, si vous préférez, l’avantage – d’être une princesse est de demeurer profondément passive. Vous vous contentez de rester assise là, sur votre trône, ou sur quelque rocher avoisinant : que les prétendants et les dragons règlent donc leurs affaires entre eux ! Poussée à l’extrême, cette passivité devient sommeil ou catalepsie. » (3) La princesse attend (d’être sauvée et épousée), tandis que le prince agit (par la quête chevaleresque ou par son pouvoir princier). L’écrivain et philosophe Pierre Péju tempère cette immobilité féminine, rappelant l’espace de liberté ménagé par la fuite de Blanche-Neige : « Cette parenthèse forestière ou marginale est présente dans presque tous les contes, et c’est dans ce laps de temps que la petite fille est vraiment elle-même, autonome et aventurière. […] Le conte […] ne pouvait que parler de cette attitude active et marginale des filles qui, refusées ou écrasées, ouvrent ­momentanément d’autres voies. Seulement voilà, la plupart des contes traditionnels ferment, en s’achevant, tout ce qu’ils ont ouvert (ou laissé entendre) afin que tout rentre dans l’ordre. Ils montrent l’échappée de la petite fille, et ils décrivent aussi comment elle est piégée, reprise, réinstallée, en un mot faite reine ! » (4)
De nos jours… Le féminisme est passé par là, guidant moult relectures critiques. Les princesses ne tiennent plus en place. Elles se font chevalières, pour échapper au statut de trophée (Le Mystérieux Chevalier sans nom, de Cornelia Funke et Kerstin Meyer, Bayard), ou pour conquérir un prince rêveur (Péronnille la chevalière, de Marie Darrieussecq et Nelly Blumenthal, Albin Michel). Elles ne se satisfont plus du rôle de potiche dévouée, et trouvent des allié(e)s, comme cette Princesse parfaite, de Frédéric Kessler et Valérie Dumas (Ed. Thierry Magnier), incitée par sa mère à échanger son don de perfection contre celui de pouvoir identifier ses désirs.
Serait-ce parce que notre société ne tolère que les garçons manqués ? Les princes ont moins évolué. La posture héroïque domine, valorisée ou ridiculisée. On ne trouve guère plus révolutionnaire que le prince de Motordu, de Pef, qui tord les mots depuis trente ans, et semble apprécier sa vie de prince au foyer… Les seuls livres où garçons et filles sont à égalité s’adressent aux plus petits : filles et fils de rois y servent d’astucieux récits d’apprentissage. A travers les caprices de sa Petite Princesse (Gallimard Jeunesse), Tony Ross explore drôlement la vie des 3-5 ans. Aux éditions Kaléidoscope, outre les péripéties impliquant les pétulantes princesses Eliette et Elinor, Christine Naumann-Villemin et Marianne Barcilon envisagent les jalousies entre frères dans un hilarant Tournoi des jaloux. « Il y a trente ans, la notion sociale était très présente ; il fallait du sang noble pour devenir un héros. Aujour d’hui, les enfants n’aspirent plus à être prince ou princesse, ils le sont d’emblée », explique Isabel Finkenstaedt, directrice de Kaléidoscope. « Le prince ou la princesse, c’est celui ou celle qui lit, et qui est confronté(e) aux mêmes soucis que les personnages. »
Mariage, bonheur, beaucoup d’enfants, etc.
Naguère… Pas d’autre dénouement que le mariage, assorti d’une large postérité et d’une promesse de bonheur éternel. Deux exceptions notables chez Perrault, qui continue d’éprouver la Belle au Bois dormant après ses noces (sa belle-mère ogresse veut la manger, avec ses enfants, « à la sauce Robert »), et laisse la bergère Grisélidis, mariée à un prince misogyne, se faire torturer par son cruel époux. Le traditionnel « ils vécurent heureux » ne serait-il qu’une illusion ? « Qu’elle vive en famille, qu’elle soit épouse et mère, la jeune femme reste menacée d’abandon, de répudiation, si ce n’est de poursuite et de haine mortelle. [Les contes] sont nombreux à évoquer ce fil de menace et de précarité qui traverse toute existence féminine », écrit Pierre Péju. Et d’insister : « Sous l’éclat éblouissant du prince charmant subsiste le détenteur de pouvoir, celui qui octroie le bonheur mais en dispose. »
De nos jours… La structure familiale a changé, les comportements amoureux aussi. La quête du prince ou de la princesse charmante fait toujours ­rêver, mais le bonheur éternel a du plomb dans l’aile. Du coup, les auteurs s’amusent. Les grenouilles chan­gées en prince voudraient bien redevenir grenouilles. Certaines princesses militent pour le célibat, à l’instar de Finemouche, l’héroïne de Babette Cole (Seuil Jeunesse), qui transforme en crapaud pustuleux le plus entreprenant de ses prétendants (« Quand ils apprirent ce qui était arrivé à leur copain, les autres princes n’eurent plus du tout envie d’épouser la princesse Finemouche… qui fut très heureuse et vécut très longtemps »). Moins radicale, Elizabeth n’en renonce pas moins au prince Ronald, qu’elle a sauvé d’un dragon, et qui se révèle n’être qu’un « gros nul » obsédé par les conventions (La Princesse et le Dragon, de Robert Munsch et Michael Martchenko, Talents hauts). La Princesse Inès, de Martine Bourre (Pastel), décide d’épouser un superbe dragon, préféré au prince qui l’a capturé. Et La princesse qui n’aimait pas les princes, d’Alice Brière- Haquet et Lionel Larchevêque (Actes Sud Junior), convole avec la fée venue l’aider à choisir un fiancé !
Il reste que les audaces d’aujourd’hui s’accompagnent d’étranges frilosités : dans le Raiponce revisité par Sarah Gibb (Gallimard Jeunesse), il n’est plus question des jumeaux conçus par Raiponce et son prince, sans passage, pour cause de captivité, par l’église ou la mairie : la maternité hors mariage, qui n’effrayait pas les frères Grimm dans la première moitié du XIXe siècle, ne va plus de soi dans un livre pour enfants publié en 2010.
(1) Dans La Revue des livres pour enfants, juin 1998
(2) Réalisée par ABC+ pour Disney Consumer Products
(3) Ne le dites pas aux grands, ed. Rivages-Poches
(4) La petite fille dans la forêt des contes, éd. Robert Laffont
Retrouvez cet article et les illustrations qui l’accompagnent sur : le site de Télérama

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