Un moment de grâce

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C’était le printemps, au mois de Juin. Un après-midi de congé je décidai d’aller visiter, en éclaireur, l’école où je devrais prendre mon poste d’instituteur à la rentrée suivante.
Quand j’arrivai dans la cour, elle était vide, comme je m’y attendais. Pas de cris d’enfants, ni de rires, seulement le bourdonnement d’abeilles dans un jeune tilleul en fleurs. Au beau milieu, une maison, portes et fenêtres ouvertes et des rideaux légers et transparents soulevés par la brise au premier étage. En m’approchant j’entendis une voix de femme, cristalline, qui chantait.
Au rez-de-chaussée, j’aperçus la classe unique. Là encore, les portes étaient ouvertes et j’entrai. Je m’avançai jusqu’au bureau du maître et le caressai. Je m’y voyais très bien. Lorsque je me retournai, j’aperçus la femme, dans l’encadrement de la porte, tout en blanc avec un chapeau de paille à la main, comme pour aller à une fête. Elle ne chantait plus et me regardait, étonnée. Elle était jeune, frêle et élancée. Son teint pâle contrastait avec sa chevelure noire et bouclée qu’elle semblait domestiquer avec peine.
Je me présentai. J’étais gêné mais son sourire me rassura. Elle me proposa de visiter les appartements du premier. Je la suivis. L’odeur suave des fleurs du tilleul nous accompagnait. La jeune fille était si fine et gracieuse que j’eus l’impression qu’elle flottait ou peut-être était-ce moi qui me sentais sur un nuage. Tout n’était que transparence, légèreté, clarté, pureté.
Elle me fit visiter la cuisine puis le salon, mais je déclinai sa proposition d’entrer dans les autres pièces. Je ne voulais pas troubler son intimité ni me troubler moi-même. L’atmosphère me sembla étrange, irréelle, en dehors du monde et des bruits d’une guerre possible qui couraient dans le pays.
Il n’y avait nulle trace d’homme ou d’enfants dans cet appartement. Elle me confirma qu’elle était seule et que c’était pour cette raison qu’elle avait demandé sa mutation en ville. La solitude lui pesait, à force. Je songeai qu’elle lui allait bien, pourtant.
Elle m’invita à m’asseoir sous le tilleul et, à ma grande surprise, les abeilles ne nous portèrent aucune attention. Elle nous servit un thé accompagné de biscuits parfumés à la fleur d’oranger.
Je l’écoutai me raconter l’école, les élèves, le village et souvent, elle riait. Puis elle devint plus grave, me parla, sans s’appesantir, de sa solitude, et me demanda si j’avais une compagne. Non, je n’en avais pas. Nous restâmes un moment silencieux, comme si ce détail avait semé le trouble.
J’eus une envie folle de lui dire « Et si vous restiez avec moi ? » mais n’en fis rien.
Une légère torpeur me gagna sans que je puisse déterminer si la cause en était la fragrance du tilleul ou le bien-être que cet instant paisible dispensait. J’étais hors du temps, hors de la réalité, quelque part entre le purgatoire et le paradis, bercé par les paroles de la jeune fille qui, maintenant, me parlait de musique, de littérature, de peinture, qui me pressait de questions sur mes goûts, qui riait, qui me demandait si je voulais encore du thé et qui me le servait avec grâce, puis que se rasseyait, remettait en place ses cheveux bruns et frisés que le mouvement avait défaits.
J’étais sous le charme, comme paralysé par ce moment de grâce auquel je ne m’attendais pas.
Je dus cependant m’en détacher et faire mes adieux à la jeune fille, lui souhaitant tout le bonheur possible dans sa nouvelle vie. Elle en fit de même. Le rire, la conversation animée, firent place à la gravité. Je la quittai en pressentant que c’était pour toujours et l’émotion me submergea.
Sur le chemin du retour je repris mes esprits peu à peu et me demandai pourquoi cette visite m’avait mis dans un tel état.
La réponse vint à la fin de l’été. Je n’eus pas le bonheur d’habiter cette maison ni d’enseigner dans cette classe. La guerre qu’on appela « de Yougoslavie » débuta dans cette province de Croatie et l’école brûla. La jeune fille s’enfuit trop tard et fut tuée sur la route.

Plotine

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