Un ancien éditeur se confie sur l’industrie du livre

Alberto Vitale a dirigé certaines des plus grandes maisons d’édition du monde (Bantam Books, Random House, etc.). Au cours de sa carrière, il a connu les changements majeurs qui ont affecté cette industrie. Récemment, il a accordé un entretien à Knowledge @ Wharton. Il y livre sa réflexion sur le développement de l’édition numérique, le futur des librairies, l’avenir des droits d’auteur… En voici de larges extraits.

Sur les droits d’édition numériques

« J’ai été le premier, dans le monde de l’édition, à ne signer un contrat que s’il incluait aussi les droits d’exploitation pour le numérique. On m’a beaucoup critiqué à l’époque. Quelques agents littéraires ont refusé de négocier avec nous (NDLR : à l’époque, Alberto Vitale dirigeait Random House). Même au sein de l’entreprise, certains me disaient que j’étais trop dur. Je leur disais : “Ecoutez les gars, si vous voulez avoir un avenir, il nous faut ces droits. S’en passer, c’est se priver d’une source de revenus majeures dans le futur. Ce serait refaire le coup des droits d’exploitation pour le cinéma. Les éditeurs ont perdu cette bataille – ils ne l’ont même pas disputé.” Heureusement, la résistance n’a pas duré longtemps. Dès 1994, on a donc commencé à faire signer des contrats incluant les droits d’édition pour le numérique. »

Sur le futur du e-book et celui du livre papier

« Quand j’ai quitté la direction de Random House en 1998, Microsoft m’a demandé de prendre la présidence de sa Fondation internationale du livre numérique. J’ai accepté, car je pensais fermement que les e-books allaient sauver le monde de l’édition. Je me suis beaucoup impliqué et, pour être honnête, je m’attendais à ce qu’ils se démocratisent bien plus tôt qu’ils ne l’ont fait.

Le problème, c’est que Microsoft s’est montré incapable de développer une liseuse. Pire, la fondation a été dissoute deux ans après sa création. Les éditeurs ont plongé dans la crise. C’est là qu’ils se sont mis à cherché de manière intensive une alternative au papier. Amazon est alors arrivé avec son Kindle. Et maintenant on a aussi l’iPad, etc.

Le numérique a permis aux maisons d’édition de créer un nouveau marché. Cela ne veut pas dire que celui du livre papier va disparaître. En fait, je pense même que les livres papier vont continuer à exister pendant très longtemps, voire pour toujours… Simplement, ils vont devenir des objets bien plus luxueux. Ils seront imprimés sur du meilleur papier, disposeront d’une meilleure reliure, d’une meilleure production, d’une meilleure campagne de publicité. Bien sûr, les prix seront aussi beaucoup plus élevés. Quant aux livres numériques, ils deviendront l’équivalent des livres de poche d’aujourd’hui. »

Sur le futur du métier d’éditeur

« Le numérique va peut-être permettre à beaucoup d’auteurs de s’autoéditer. Là est sa force. Néanmoins, je crois que le rôle de l’éditeur va rester aussi important que par le passé. On aura toujours besoin de quelqu’un pour décider quel livre vaut la peine d’être publié. »

Les maisons d’édition traditionnelles vont aussi devoir améliorer considérablement leur système de réapprovisionnement des librairies. Et comment battre Amazon à ce jeu-là ? J’ai lu l’autre jour qu’ils ouvraient leur 52e entrepôt de stockage. Si vous placez ces bâtiments à des endroits stratégiques aux Etats-Unis, vous couvrez 95 % du territoire et vous le livrez en une nuit.

Bien évidemment, tous les éditeurs ne pourront pas faire ça, mais ils vont devoir essayer de s’en rapprocher. Ils ne pourront plus se permettre des impressions à gros tirages avec 40 % de retours. Ils vont être obligés d’apprendre à dire aux libraires : “Vous n’avez plus ce livre en stock ? Ne vous inquiétez pas, vous l’aurez demain.” »

Sur le format de l’édition en numérique

« Nous n’en sommes qu’aux prémices des possibilités offertes par le numérique. Tout ce que nous faisons à l’heure actuelle, c’est prendre les pages d’un livre et les mettre sur un écran. C’est intéressant, mais n’importe qui peut le faire.

Quand on publie un livre de poche, on colle un prix sur la couverture et c’est tout. Il est mis en rayon et après, on espère qu’il se vendra. Si ce n’est pas le cas, les libraires vous renvoient les invendus. Le numérique, lui, offre des possibilités énormes. Si un livre ne se vend pas à 9,99 $, mais que vous avez la conviction que l’ouvrage est bon, vous pouvez toujours baisser son prix de deux, trois, quatre dollars, sans avoir besoin de le réimprimer.

Sur le plan marketing, le numérique ouvre aussi tout un champ de possibles, que les éditeurs doivent explorer. Certains le font déjà. Prenez par exemple le livre de l’ancien président George W. Bush (Decision Points, publié par Crown Publishers en novembre 2010). Si vous achetez la version numérique, elle contient tout un tas de photos très intéressantes, que l’on ne trouvait pas dans la version papier. Elles enrichissent la lecture. C’est plus vivant, plus proche de la réalité. »

Sur le futur des librairies

« Elles vont connaître de profonds bouleversements. D’ici trois à cinq ans, ce sera peut-être 70 % de leur surface qui sera consacrée à d’autre produits que les livres. Rien de plus normal : l’univers tout entier se numérise aujourd’hui, on n’a plus besoin de magasins immenses.

Comme les éditeurs, eux aussi vont devoir améliorer leur efficacité, leur rentabilité et leur offre de services. Par exemple, ne plus se contenter de dire : “Ne vous inquiétez pas, je le commande et vous pourrez venir le chercher dès qu’il sera arrivé”, mais “Ne vous inquiétez pas, dès que nous recevons votre commande, nous la livrons à votre domicile.”

Peut-être devront-ils aussi en passer par des partenariats, comme celui qu’est en train de monter Google avec certains libraires indépendants. Quand vous irez dans une librairie, et que le livre que vous cherchez ne s’y trouve pas, vous demanderez au libraire de vous le commander par Internet. Et peut-être que, en échange de ce rôle de service, le libraire pourrait recevoir un intéressement financier. »

Sur l’avenir des lois concernant le droit d’auteur

« Elles vont devoir évoluer. Un habitant de Tachkent (Ouzbékistan) devrait être en mesure d’acheter un livre n’importe où dans le monde, sans aucune restriction liée au droit d’auteur. De ce point de vue, le numérique permet vraiment des merveilles. Imaginez : de n’importe où dans le monde, quelqu’un peut acheter un livre à Tachkent sur un site hébergé à Londres. Selon moi, l’auteur, dans ce cas de figure, devrait percevoir ses royalties de l’éditeur basé à Tachkent. Ce dernier, lui, devrait toucher un pourcentage sur la vente, en supposant que le livre est en anglais. »

(d’après Knowledge @ Wharton)

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