UN FAUX PARTAGE

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Après quatre nuits, je supportais mal les embranchements de la route ou l’uniformité de Gustina de se cacher derrière des verres sombres. Rongeant mon frein, je voulais mieux la deviner en silence. Avec indifférence, elle me prenait pour un bluffeur de première. De jour, l’enfer des bruits trépidait imprévisible. Défensif, je me lavais comme je pouvais dans les toilettes des stations-services et je sentais l’animal gagné par la peur. J’ignore si un humain peut sentir la peur des fauves. Je proposais à Gustina de prendre un vrai repas à la prochaine station-service possédant un petit coin repas, même avec des plats congelés réchauffés. Elle répondit qu’elle verrait plus tard, ayant soi-disant du retard par rapport à son plan de route, fixée sans tenir compte des limitations de vitesse. J’observais que depuis notre départ aucune voiture ou camion ne nous doublait et qu’elle conduisait comme une pilote du Paris-Dakar ou du rallye des Gazelles. Elle répondit en manigançant une embardée volontaire au bord de la route rattrapée à la dernière limite. Les yeux rivés sur l’horizon, j’espérais, grisé, une pluie de clous nous bloquant sur place, tous pneus crevés, pour réussir à voir Gustina sursauter.
Le surlendemain, nous arrivâmes dans une station-service à restaurant de viandes. Seule la moitié des lettres de l’enseigne lumineuse clignotait. A cause de cette défaillance, elle hésita un instant, puis accepta d’y diner. Deux heures en tout, pas plus, exigea-t-elle avec un rire tonitruant de moteur au démarrage difficile. A table avec vue sur un film de routes, j’avouais mon métier d’imprésario, suffisamment tordu pour pratiquer un signe d’auto-stop en piège, après avoir appris le trajet et les caractéristiques du camion. Le long du début du trajet, j’étais disposé à tenter ma chance à plusieurs reprises, au besoin avec des déguisements. Je savais que Gustina savait tout faire. Funambule, fildefériste, trapèze volant, comédie, mime, contorsion et femme-orchestre, Gustina vivait sans concurrence. Je voulais l’embaucher pour une seule-en-scène réunissant, si possible, ses nombreux talents. Ses doigts glissèrent sur ses cheveux sous le ruban et elle se mit à pleurer à chaudes larmes. En empêtrant la paille dans le ruban, elle but avec lenteur une gorgée de maté et énonça ses conditions préalables d’acceptation : jusqu’à la fin du voyage, nous devions écorcher nos vies respectives et elle donnerait sa réponse à l’arrivée. Dans la cabine, elle ouvrit sa mallette d’aviateur, contenant un planeur fétiche de scène pour s’en couvrir les cuisses. Je ne voulus pas savoir à quoi pouvait servir ce planeur ou s’il s’agissait d’un planeur téléguidé.
La fin du voyage me parut moins résonnante et plus courte. Progressivement, nous devenions passagers des paysages et spectateurs de nous-mêmes. Gustina parla beaucoup de ses rencontres avec des excentriques et moi d’artistes divers catalogués pour leurs talents. Gustina ne me demanda jamais comment elle devint d’abord une fiche incomplète pour moi. Cheveux serrés par son ruban voyageur, la conductrice bâtit à haute voix son spectacle autour d’une cabine de camion. Mystérieusement au fur et à mesure que le camion s’approchait du point de destination, Gustina s’éloignait du corps de la danseuse du capot, en raison sans doute d’une disparition de la poussière environnante et d’une cessation du besoin de cacher son vrai métier. Nous crevâmes près d’une station-service. En repartant, Gustina estima que nous vivions par l’intermédiaire de personnes éloignées des conventions et que nos vies ressemblaient à des morceaux de pneus éclatés à effilochures, sans lien entre eux, entrevus au bord des routes fréquentées. Je lui répondis qu’elle avait terriblement raison. La dernière demi-journée du voyage, nous demeurâmes très silencieux, sans véritable raison apparente. Après un bruit de bouillonnement, la radio avait rendu l’âme.

TerSien

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