Un corps qui me parle


Votez pour cette nouvelle en la partageant sur Facebook et Twitter !

Ce matin-là, je me réveille la tête à l’envers après avoir passé une soirée arrosée en compagnie d’une amie venue de Pau de « passage express » sur Paris. Il était convenu que nous irions voir l’exposition de Sade au musée d’Orsay. Connaissant ma passion pour la peinture, particulièrement les nus, Alexandrine assure déjà à l’avance nos discussions interminables alliant confidences de cœur et histoire de l’art.
Sade, l’écrivain maudit de son époque. Comme l’évoque Cogeval, Président du musée d’Orsay : « Sade est sans doute l’annonciateur le plus crucial de nouvelles images du corps désormais soumises sans faux semblants à une cruelle et violente loi du désir. »
Au guichet, mon manque de sommeil réduit mes capacités de compréhension. Je lance un bonsoir à l’hôtesse au grand désespoir de mon amie qui, je ne sais par quel miracle, parait fraiche et pimpante.
Engourdie, je tente vainement de rester éveillée et attentive face à ce palais des beaux-arts ! Mon corps traine paresseusement le long des couloirs majestueux alors que mon esprit cherche désespérément à apprécier l’architecture lumineuse à grandes salles distribuées de part et d’autres du cours centrale. La voie tonique de mon amie claquant dans mes oreilles m’annonce l’entrée de la salle d’exposition et finit de me sortir de mon brouillard nocturne.
A la lecture des premières lignes de la vie de Sade, mon esprit s’ouvre doucement face à sa philosophie magnifiquement provocatrice. Des toiles défilent évoquant des tableaux crues sur l’anatomie humaine : viscères et muscles s’affichent sans pudeur. Je jette un regard interrogateur sur mon amie.
Delacroix, Kubin, Casanova, Goya décrivent des massacres, des enlèvements, des cadavres à travers des corps nus, décharnés ou démembrés. Je souffle à Alexandrine : « Peut être aurai-je mieux fait de rester sous ma couette ? Hummm ? Qu’en penses-tu ? Je reçois en retour un regard de désapprobation … L’exposition peut se vanter de réussir son message portée sur l’ambiguïté de l’homme alliant recherche de plaisir et besoin de violence. Je découvre à mon grand bonheur des petits textes accompagnant certaines toiles. Une pointe de poésies philosophiques dans un tourbillon de couleurs et de formes tiraillées…
Mes yeux avides cherchent dans ce chaos d’expressions un corps qui me parle. Malgré les successions de toiles de grands maîtres, ma frustration augmente. Alexandrine s’extasie devant les aquarelles dérangeantes de Rodin où fesses et vulves se présentent sans états d’âmes ! Je la comprends. Émouvoir le « lecteur » avec juste du beige et des coups de crayon…un coup de maître.
Puis, la révélation ! Un tableau de Degas : « scène de guerre au Moyen Age ». Un premier tableau en noir et blanc décrit une femme couchée sur le ventre, le visage caché par sa longue chevelure entre ses bras. Sa main droite se pose recroquevillée sur ses cheveux. Un sein discret s’offre comme une douceur à l’inverse de son bras gauche tendu sur un poing serré.
Comment comprendre le titre : scène de guerre ? Mon regard ne se détache pas de ce corps en puissance. Je comprends seulement après coup que ce tableau est une esquisse avant d’aboutir dans une grande toile. En effet, la toile définitive relate l’histoire d’un jeune archer visant un groupe de quatre femmes nues, tentant d’échapper à leur malheur. Les femmes prises comme proies, une scène digne d’un scénario de chasse. Je reviens sur mes pas et le constat reste toujours le même : cette femme « croquée » seule, incarne une autre histoire : celle d’un corps sensuel et repu d’avoir fait l’amour.
Je pense à la passion : une arme cruelle, violente et paradoxalement belle, puissante, émouvante. Je dévisage mon amie, la soupçonnant d’être une de ces femmes éperdument tourmentée, tiraillée. La visite s’achève dans le silence et l’émotion. D’un regard entendu, nous nous dirigeons vers l’extérieur où le froid finit d’emporter nos commentaires.

Kolina

Partagez cet article

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Le temps imparti est dépassé. Merci de recharger le CAPTCHA.