THATO

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« He passed away … »
« He passed away … »
Son ventre arrondi reposait sur le berceau de son pagne serré autour de ses cuisses écartées, ses talons resserrés. Assise en tailleur sur le sol, Thato regardait une photo de son bébé. Ses mains ne tremblaient pas et son regard traversait le magma de la terre.
« Il avait seulement cinq mois quand il est mort… C’était en 2006…» – songea-t-elle, un léger soupir s’échappa malgré elle.
A quatre mois le petit était tombé malade et ils avaient dû l’emmener à l’hôpital. C’est là qu’elle avait appris sa séropositivité.
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L’infirmière s’affairait autour de l’enfant hurleur posé sur le drap bleu. Les instruments tintaient dans les bacs en fer et les sabots de bloc opératoire rayaient les dalles du linoléum.
Sur la table à côté, la tête tressée de Thato ressortait du drap bleu qui la recouvrait. Ses yeux étaient vissés sur le dos de l’infirmière d’où résonnaient les petits cris de détresse.
Une fois l’enfant débarrassé de ses glaires, le sang nettoyé de sa peau et le cordon ombilical clampé, l’infirmière le présenta à sa mère blotti dans le nid bleu.
« Regardez, c’est un garçon. » – annonça doucement l’infirmière.
« Bienvenue dans le monde mon amour » – lui murmura Thato. L’inquiétude dans son regard n’empêcha pas un sourire de se dessiner sur ses lèvres à la vue du petit corps ambré.
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Le calme régnait dans la cuisine. Assise sur une chaise, Thato berçait son petit de deux mois.
Rien n’aurait pu crever la bulle qui enfermait la mère et l’enfant, sauf si le curseur de l’angoisse montait d’un cran dans la tête de Thato.
Elle balançait doucement le petit de droite et de gauche au bout de ses bras et lui chuchota :
« To the left or to the right ? »
La douce respiration du bébé ne répondit pas aux questions de sa mère, et la bulle s’épaissit dans le silence.
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« Nous voulons savoir ! » – dit tout haut Thato, encombrée de sacs à langer et à main, chargés de couches, de biberons, de dossiers médicaux. Elle rejeta sur son épaule le pan de son vêtement, prit l’enfant dans ses bras, puis referma la porte à clé.
Le docteur parlait lentement, trop lentement. Chacun de ses mots semblait subir la pesée. Face à lui, Thato berçait son fils, lui tapotant nerveusement dans le dos, les yeux rivés sur les lèvres du médecin.
« Vérification… L’ADN du bébé… L’ADN du cordon… Test PCR initial… Résultats… Confirmation du test PCR… »
Le corps de Thato n’était qu’un bloc. Tout ce qu’elle voulait c’était entendre Le Mot, le seul : NEGATIF.
Les larmes lui montèrent aux yeux et un rire mêlé au souffle qui cognait, enfermé depuis des siècles dans sa poitrine, se décida enfin à sortir de son corps tout entier la secouant de tremblements qui réveillèrent le bébé.
Les petits gémissements eurent tôt fait de remettre Thato dans sa pudeur initiale, qui reprit aussitôt les bercements, un sourire désormais accroché à son visage.
« Vous êtes heureuse, n’est-ce pas ? C’est bien… N’oubliez pas, il faudra faire un test de vérification dans six mois » – lui dit le médecin.
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Le wax rose et jaune de Thato ondulait sur le cordon de terre rouge qui traversait les épis de maïs. Le petit garçon de dix huit mois trottinait devant elle. Au loin un homme en treillis s’avançait vers eux.
Au carrefour ils se rejoignirent. L’homme déposa son bardât sur les cailloux et s’accroupit. Mahaw se réfugia dans les jupes de sa mère qui s’accroupit aussi. Timide et inquiet il rejoignit les mains tendues de son père, son petit corps serré entre celles de sa mère qui le poussait vers lui.
« Va, Mahaw, n’aie pas peur, c’est ton papa, go my sweety, go ».
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« Mahaw » signifie « Grâce » en sotho, la langue du Royaume du Lesotho, Afrique du Sud.

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Brigitte Chevallereau

 

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