Soir d’hiver

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C’est une maison de campagne avec une cheminée de pierres des champs. Un porche. Une maison au milieu d’une cour d’école. On dirait une fête. Le vent froid de l’hiver balance allègrement les rideaux en Vichy accrochés aux fenêtres. A l’intérieur, un garçon assis près de l’âtre improvise délicieusement sur quelques lieds de Brahms, Schubert, et Schoenberg. La musique est douce et mélancolique. On dirait même que c’est son friselis qui fait valser les rideaux comme ça.
Une grande table est dressée à l’endroit habituel où se tiennent les réceptions. On y voit des restes de plats épicés, de fruits parfumés, de liqueurs aux couleurs enivrantes. Des enfants s’amusent joyeusement à sauter, à courir dans toutes les pièces du bas en se faufilant parfois entre les quelques couples qui dansent à la musique. Trois personnes sont assis sur le grand canapé noir entrain de boire ou de fumer le tabac qui pue. Il y’ en a encore d’autres ici et là qui vont et viennent dans le grand salon. Ils sont de tous âges: femmes, hommes, filles, garçons.
Tout dans la grande maison respire le bonheur. Tout sauf là haut à l’étage où Thérèse, la première fille, s’est enfermée à double tour.
Pour elle c’est encore un soir chargé d’émoi qui commence. Un autre hiver cruel au fond de son cœur.
Enveloppée de sa robe de nuit et de son écharpe, elle s’est mise à la fenêtre, celle qui donne sur le verger, dans la petite chambre solitaire. Elle inhale l’air embaumé, exulte de se sentir seule dans les ténèbres, écoute le sifflement plaintif du vent du soir qui s’éloigne vers les montagnes enneigées loin là-bas, de l’autre côté du lac et des terres abritant l’école du village.
Elle n’a pas encore vingt-trois ans et en dépit d’une forte ossature, elle est très maigre, frêle et décharnée. Ses jambes sont absurdement longues et minces. Ses longs cheveux noirs tombent sur ses épaules. son cou est mince et court. La tristesse se lit sur son visage délicatement enfantin. Quelquefois, son corps est pris d’un léger frémissement comme pris de vertige ou avait besoin de chaleur, de nourriture ou d’énergie.
Elle ne sourit plus, ne parle qu’à demi-mot quand on vient frapper à sa porte pour demander si elle a besoin de quelque chose. Sinon elle s’enferme comme ça là haut, sans attache avec la vie. Elle touche à peine au repas qu’on lui fait passer en dessous de la porte. Papa dit que ça lui passera bientôt, on verra, mais maman elle, s’inquiète. Elle redoute le pire.
Bientôt la musique va s’arrêter et les convives commenceront à quitter la grande maison. Papa et maman les raccompagneront sur le porche. On entendra leurs voix retentir dans la nuit enneigée.
Bientôt ce sera à nous d’aider maman à débarrasser la table et le plancher de tout ce qui peut aller à la cuisine ou à la poubelle.
Bientôt nous monteront tous dans nos lits sauf papa qui continuera à boire et à fumer sur le grand canapé noir. Sauf maman qui viendra coller son oreille à la porte de Thérèse en lui disant des trucs gentils.
Bientôt dans l’air il y’ aura comme une sorte de somnolence et des bouffées d’air froid agiteront les gouttières. Nous, on rêvera des mondes féeriques et de père Noël mais Thérèse, elle rêvera de son amant tué au Vietnam, au fin fond de la Cochinchine. L’amant qu’elle avait quitté pour rentrer avec nous au pays. L’amant dont elle s’était souvenue l’aimer que plus tard dans le grand paquebot noir qui traversait l’océan indien. Une fois au pays elle lui avait écrit. Elle avait dit qu’elle l’aimait. Lui déjà s’était engagé. Il était au front et défendait une partie des terres du pays contre les envahisseurs. Mais à la fin de la guerre, il viendra pour elle son amour. Hélas, une balle avait fini la course dans sa tête
Maintenant que toutes les lumières dans la grande maison au milieu d’une cout d’école s’étaient éteintes, on entendait l’ainée pleurer…

Borrhys Labora

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