Se souvenir de la veille

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Lorsque Lisa ouvre les yeux, elle aperçoit l’épaule nue de Richard qui dépasse de la couverture verte. Une joie intense l’envahit. Elle ne s’est jamais sentie aussi sûre d’elle. Aujourd’hui, rien ne peut venir ébranler ses certitudes. Elle veille à ne pas faire de bruit. Richard a prévu de se réveiller plus tard qu’à l’accoutumée. C’est en toute discrétion qu’elle referme la porte de son appartement. Le pas est léger et, malgré le soleil, l’air frais n’entame en rien sa bonne humeur. Avec Richard, ils ont passé une merveilleuse soirée. En s’engouffrant dans la large bouche du métro, évitant les pressés, les curieux, les anonymes, elle garde sur son visage son sourire. A l’intérieur de la rame, elle irradie. On ne voit qu’elle. Lisa a le bonheur communicatif.
Le voyage dure une vingtaine de minutes. Le dos fermement appuyé contre une paroi du wagon d’un autre âge, la jeune femme ferme les yeux, ne se sépare pas de son air heureux et se souvient. Richard avait tout prévu. Il savait depuis des semaines qu’elle rentrerait plus tard que d’habitude. Une réunion de synthèse trimestrielle en présence des actionnaires australiens. S’y soustraire se révélait impossible pour Lisa, malgré les alibis fleurissant à l’approche de la date prévue. Après chacun de ces rassemblements de travail, tous les trois mois, il préparait un savoureux dîner hors du commun, avec l’aide discrète de traiteurs environnants. Mais, la veille, Richard avait aussi allumé des bougies et inséré un album de Franck Sinatra dans leur stéréo du siècle dernier.
Lisa revit la scène de son retour dans leur nid douillet alors que la rame de métro freine brutalement dans une station bondée de travailleurs irrités. L’odeur du repas, les lumières tamisés, la voix chantante qui s’échappait du salon. Et Richard. Dans son costume du jour, la cravate balancée sur une chaise de bar, les boutons du col détachés, la tendresse dans les yeux. Il l’avait enlacée sans mot dire. Puis il avait guidé Lisa vers la table dressée, ornée d’un bouquet de roses. Première surprise. Des cloches argentées recouvraient les assiettes. Une bouteille de vin rouge italien était ouverte. Ils avaient trinqué à une journée harassante terminée. Et aux lendemains qu’ils partageraient. Pour toujours, avait ajouté Richard. Deuxième surprise. Il s’était approché de sa compagne, avait soulevé la cloche et s’était mis à genoux.
Lisa tremble et les mouvements brusques du wagon n’arrangent rien à son déséquilibre. En y repensant, son cœur s’emballe de nouveau. Richard lui avait lu un poème de Victor Hugo dans la langue de Molière. La jeune femme avait ri aux éclats. Puis, avec émotion et sérieux, il lui avait demandé sa main. Pour toujours. Lisa avait pleuré et ouvert le petit coffret de satin rose qui renfermait un minuscule diamant monté sur une simple bague en or blanc. Pas d’extravagance ni de démonstration. Juste de l’amour. Lisa rouvre ses yeux et remarque qu’elle arrive à destination. Elle descend du wagon tranquillement, se laissant parfois bousculer par les irrespectueux et les aveuglés. Elle est ailleurs, dans les bras de son futur époux. Elle ne pense qu’à lui et à cette soirée alors qu’elle s’avance vers son lieu de travail. Entourée de plusieurs dizaines de costumes cravatés et de tailleurs aussi stricts que fades, Lisa continue d’afficher un visage radieux.
Lisa se trouve prise dans un regroupement étouffant mais habituel. En un seul mouvement, elle se retrouve projetée vers l’avant, en compagnie d’une quinzaine d’autres personnes qu’elle ne reconnaît jamais. Elle lève les yeux au ciel et distingue son expression dans le plafond métallique de l’ascenseur. Heureuse. Les portes automatiques se referment et elle soupire en imaginant les longues heures qui l’attendent. Elle se jure de ne jamais oublier. Toujours se souvenir de la veille. Résolution d’amour.

Dans quelques minutes, Lisa sera au 84ème étage.
Il est 8h14.
11 septembre 2001
New-York
World Trade Center.

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