Retour à l’envoyeur

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Au bout de quelques minutes, caché derrière l’accompagnatrice, l’enfant apeuré montre enfin son museau. « Soyez patients » a-t-elle dit devant la mine déconfite des futurs parents. La mère un peu brusque a poussé un soupir d’agacement. Le hall de l’aéroport est immense. La ronde des valises à roulettes, le stress qui suinte des corps en mouvement, le bruit et la fureur, rien n’est favorable à cette rencontre, pourtant capitale. Ce n’est pas gagné, pense la jeune femme en s’accroupissant. Le petit garçon s’accroche alors à son cou. « Paolito bébé, calme-toi. Papa et Maman veulent juste te voir. Je reste là. » Elle caresse son dos frissonnant et prend l’enfant dans ses bras. Il s’accroche comme un petit koala. « Donnez-le moi ! Il faudra bien qu’il s’habitue !  » ordonne la femme. Le petit s’amarre encore plus fort. La jeune femme parvient à éviter les bras crochus de la mère. Elle se relève et maintient une certaine distance entre le couple avide et le garçonnet.  » Vous devriez respecter son rythme. Il a fait un très long voyage. Nous avons pris un bus, trois avions, dormi dans plus de quatre endroits différents. C’est beaucoup pour un petit bonhomme de trois ans, hein Paolito ? – Arrêtez de l’appeler comme ça ! Son nom est Jonathan Paul Samuel maintenant, Jonathan Paul Samuel troisième génération » dit le père rayonnant de fierté. Il s’approche alors et saisit brutalement l’enfant qu’il arrache à son accompagnatrice. Le petit hurle en se débattant. La mère regarde la scène avec des yeux ronds. Le père alors bloque l’enfant en le serrant fermement dans ses bras.  » La, la, tout doux, petit sauvage, j’en ai dressé des plus coriaces que toi tu sais »
L’enfant instinctivement s’immobilise. C’est la toute puissance du mâle dominant qu’il perçoit plutôt qu’un rapprochement affectif. La mère sourit enfin. Elle pense que la magie de l’attachement a eu lieu comme dans les livres. Elle embrasse goulûment le petit visage. Ils vont le dévorer pense la jeune femme. Elle s’affaire en fouillant son sac pour ne pas pleurer devant le regard perdu du tout petit. « Vous pouvez me signer les papiers ? J’ai un autre convoi à organiser  » dit-elle sèchement. S’installant sur une table proche, l’accompagnatrice se concentre sur la lecture du contrat. Elle tend à la mère un exemplaire à signer puis au père. L’enfant vaincu s’est endormi coincé dans les gros bras. « Il est fait pour être père, vous avez vu ? » lui susurre à l’oreille la mère attendrie. La jeune femme désabusée ne répond rien. Elle constate juste que l’enfant perle de sueur, sûrement tenu trop fort. Elle range les feuillets du dossier complet, endosse les trois chèques que l’homme signe en grimaçant. Grimace devant le coût exorbitant de la transaction ou douleur lombaire ? Lui préfère se plaindre de son dos en rigolant. La jeune femme sait par expérience que plus personne ne rigolera d’ici quelques jours. Elle prend congé du couple, caresse l’enfant, l’embrasse en lui chantonnant en espagnol  » bonne chance petit moineau, que Dieu te protège ». Son cœur se déchire. Elle ne les regarde pas partir vers leur nouvelle vie. Depuis qu’elle travaille dans cette agence d’adoption pourtant légale et honorable, elle a l’impression de céder des enfants comme on vend des animaux de compagnie.
Mais le pire de tout, c’est cette clause d’échange en cas de difficultés relationnelles. Au terme de six mois si l’enfant ne convient pas, il peut être rendu à l’agence qui le proposera à nouveau à l’adoption. Le couple qu’elle vient de livrer a déjà « expérimenté » un enfant Russe avant Paolito. Mais le petit slave, n’a pas convenu. Le couple a alors opté pour un petit né dans les montagnes d’Amérique centrale, au grand air. Loin de toute emprise idéologique ont-ils pensé La jeune femme ravale son dégoût en se remémorant la scène. Mais elle sait aussi qu’un travail aussi bien payé en ce temps de crise, c’est inespéré. Elle marche vite. Un nouveau contrat l’attend.

Odile Dufant

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One thought on “Retour à l’envoyeur

  1. Patrick P.

    Ce texte est  » filmé » de la plus belle manière qui soit. Bien qu’étant votre  » concurrent « , je ne m’explique pas le fait que vous n’ayez pas plus de votes. J’y ajoute de ce pas le mien avant de courir vous relire, et pourquoi pas  » échanger » un jour.

    Patrick P.

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