Respire

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Une maison au milieu d’une cour d’école. Elle est complètement ouverte. On dirait une fête. Parents et enfants se pressent pour rentrer par la petite porte en bois vitrée, d’autres sortent par d’autres portes situées de part et d’autre, avec sous le bras ici un sapin tricoté, là un vide-poches enrubanné, là un grand mobile chargé d’étoiles pailletées. Ça parle, ça pousse, ça crie. Dans le soir naissant, la petite maison nous réchauffe de tous ses feux, et laisse échapper une bonne odeur de vin chaud par les fenêtres entrouvertes.
« Tu plaisantes ? Ce n’est pas une école, ça, c’est bien trop petit ! Comment veux-tu que des enfants tiennent là-dedans toute la journée ? »
Ma mère a beau ronchonner, je suis fascinée. Ça, une école ? Elle ne ressemble ni à mes souvenirs austères d’enfance, ni à la grande bâtisse moderne et sans âme de l’école actuelle de Marie. Ma petite Marie, elle, si triste depuis la mort de Pierre, esquisse un sourire. Une grande fille d’une dizaine d’années s’approche, bonnet de Noël enfoncé jusqu’aux yeux, et lui offre un nounours à la guimauve :
« Tiens, moi j’en ai déjà trop mangé… »
Marie hésite, puis prend l’ourson tendu et le fourre avidement dans sa bouche après un merci à peine chuchoté. La grande est déjà partie, entraînée par ses compagnes.
Cette école, j’en ai entendu parler par hasard. Cela fait bientôt quatre semaines que Marie ne va plus en cours. Le jour où j’ai repris le travail, après l’enterrement, j’ai voulu la déposer comme d’habitude devant la grande porte de son école primaire. Sa copine Lola était déjà arrivée et lui faisait signe. Marie n’est pas descendue de la voiture. Elle est restée là, assise à côte de moi, boule d’angoisse et de tristesse. Elle m’a dit comme un bébé : « Veux pas… », et elle s’est recroquevillée encore davantage sur son siège. On est rentrées à la maison, il a fallu que je la porte jusqu’au canapé. Je l’ai enveloppée dans une couverture, je suis restée avec elle toute la journée et le soir j’ai appelé Maman. Pas le choix : je dois travailler.
Je sens la main de Marie se glisser dans la mienne. Elle m’entraîne vers la petite maison. On entre. Il y a des tables chargées d’objets de Noël faits maison, un coin café où mijote une marmite de vin épicé. Une des classes est vide. Marie s’installe à une table, fait glisser ses mains sur le bois poli par l’usage, me regarde droit dans les yeux et me dit :
« C’est ma place. »
Pour la première fois depuis des semaines je respire.

Laurence Stewart

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