Où vont les rêves quand ils nous échappent ?

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Théa,
Cette nuit, comme on pouvait s’y attendre, j’ai rêvé du Mont Fuji. Majestueux, il arborait son col blanc sur fond de ciel azur. Tu m’as dit qu’il fait souvent beau pour la première neige, n’est-ce pas ?
Trois hommes sont arrivés. Ils se sont déchaussés et ont incliné lentement leur buste. Il n’y avait personne alentour ; c’est Fuji San qu’ils saluaient. J’ai rejoint le départ de la course. Nous étions des milliers. Au signal, nous nous sommes mis en mouvement sans frénésie aucune, au ralenti – tu sais, ce ralenti des rêves ? J’ai su immédiatement que j’irais au bout du parcours. Le long ruban humain s’est enroulé autour d’un lac avant de serpenter dans la plaine. Une musique tantôt douce, tantôt très rythmée m’a enveloppée. Le rêve est ensuite nébuleux, jusqu’au réveil sous un panneau bariolé.

J’espère que j’ai réussi cette fois encore à rêver vrai.
Je t’embrasse, de mes bras, de mon cœur,
Esther
Paris, 10 novembre au matin

*

Ma petite sœur,
Oui, cette fois encore, tu as rêvé vrai. Le marathon s’est déroulé sous un ciel bleu et dans le calme, malgré le grand nombre de participants. J’ai bel et bien vu des hommes saluer le Mont Fuji et m’en suis émue. J’ai couru en musique, longé le Kawaguchiko et terminé le parcours sous la banderole aux couleurs des préfectures de Shizuoka et Yamanashi.

Sais-tu comme je suis sereine depuis que nous rêvons chacune la vie de l’autre ? Comme me paraît lointaine la souffrance que j’ai endurée quand nous avons été séparées ! Je songe sans rancœur à mes anciens cauchemars.
Le rituel du coucher m’est devenu délicieux : je m’allonge, calme ma respiration et visualise notre cocon, dans l’utérus maternel. Très vite, je te vois, fœtus au joli minois. Je ralentis encore mon souffle et doucement, le charme opère, j’épouse tes contours. Là, je m’abandonne sans crainte au sommeil qui me mène à toi.
D’où t’est venue cette idée magnifique, petite sœur ?

Je te serre contre moi, juste avant d’aller te retrouver en songe,
Théa
Tokyo, 10 novembre au soir

*

Ma sœur chérie, tu rêves donc je suis,
Esther
Paris, le 10 novembre après-midi

*

Mon Esther,

Le sommeil m’a menée le long de ton canal, dans une lumière rase mais belle. Deux jeunes femmes s’étaient installées au bord de l’eau ; l’une jouait de la harpe et l’autre chantait. Je me suis assise près d’elles et j’ai laissé leur musique me bercer. Je me suis assoupie l’espace d’un instant ; croiras-tu que j’ai alors rêvé de moi… dormant ?
Ce double rêve me donnerait presque le vertige.
Le soleil déclinait et les jeunes femmes ont quitté les berges rapidement.
J’ai déambulé au hasard des rues dans le jour finissant, sans penser à rien. Le coup de frein d’une voiture m’a fait sursauter et je me suis éveillée en sueur.
Je t’écris sans attendre ; si j’ai rêvé vrai, sois prudente, je t’en conjure.

Tendrement,
Théa
Tokyo, dans la nuit du 10 au 11 novembre

*

Douce Théa,

Tout va bien. Je rêvassais en marchant et ai traversé sans y penser ; un véhicule a freiné brusquement, le conducteur a eu très peur, davantage que moi d’ailleurs. Tu as rêvé plus vrai que vrai, saisissant jusqu’à l’instant fugace de sommeil… Oui, je t’ai vue dormant !
Si nous répétions l’expérience, si nous dormions au même moment, rêverions-nous de nos rêves respectifs ? Cette idée est en effet vertigineuse !
Ma douce, à présent que nos songes nous servent si bien, je te pose cette question : où vont donc les rêves quand ils nous échappent ?

Les teintes chaudes de la vigne vierge ne valent sans doute pas les feux de tes érables mais la lumière sur le canal est belle, tu le sais. Le récital de chant à la harpe fut un régal. Le duo des jeunes femmes a été photographié mille fois. En les regardant, je pensais à toi, à nous.

Esther
Paris, 11 novembre 2014 au soir

*

Ethel

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