Ô rage !

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J’ai refermé mon livre, songeuse…
Ce dernier paragraphe venait de déclencher en moi un flot d’émotions contradictoires, me laissant perplexe.
Il me fallait décrocher de mes questionnements intérieurs et prendre du recul, de la hauteur.
Ne surtout pas analyser mon ressenti maintenant.
Je décidais donc de me détendre et de laisser mon esprit vagabonder dans le calme ambiant de cette charmante terrasse, lorsque le tonnerre frappa.
Tonitruant, il grondait impatiemment depuis déjà quelques minutes.
« (…) tu comprends ce que je veux dire ? »
Elle était là, à quelques mètres de moi,
« (…) ah tu vois, tu es donc d’accord avec moi ! »
dans ce bar, par cette merveilleuse journée de pluie.
Oui un jour de pluie peut être merveilleux.
J’ai fermé les yeux et me suis laissé bercer par sa voix.
« (…) c’est tout de même incroyable ! »
Non pas que sa conversation m’intéressait, bien que je n’entendais qu’elle, comme toute la terrasse du bar d’ailleurs, non, c’était la sonorité de sa voix, une voix qui à ce moment précis était en tous points raccord avec le temps, orageux.
En fermant les yeux, elle s’était muée en un tonnerre assourdissant, dans mon ciel intérieur cette femme est soudainement devenue un éclair formidable zébrant l’horizon.
Enfin, mon horizon, parce que sur la terrasse l’humanité s’est très rapidement désertifiée.
A entendre les chaises et les tables bouger, je me suis bien vite retrouvée seule.
Alors, j’ai profité du concert et… Quel spectacle !
Tonnerre, éclairs et en bruit de fond la pluie, battante.
Je me suis emmitouflée plus profondément dans ma doudoune et j’ai siroté tranquillement mon double expresso.
« (…) dis-moi pourquoi j’insiste à vouloir (…) »
Cataclysmique !!
Comme lorsque le violoncelle s’emballe et se lance dans un solo mémorable !
Les mots avaient disparus, ne restait que sa voix, son timbre, sa mélodie… Une sonorité d’orchestre déchaîné.
Je savourais, adoptant là comme une habitude ma deuxième résolution : « profiter de l’instant ».
Une fois mon café terminé j’ai mis quelques pièces dans la coupelle où se trouvaient mon addition et ce petit bonbon à la violette que j’aime tant.
Lorsque le parfum de la violette a inondé mes papilles j’ai attrapé mon livre et je me suis levée. Je suis passée devant la furie enchanteresse.
Je n’avais pas vu jusqu’alors son allure, son visage, je m’étais contentée d’entendre.
C’était une femme tout à fait commune. Une de ces invisibles qui nous entourent toutes et tous. Sur laquelle peu se retournent, ni belle, ni moche, juste quelconque.
C’est ce qui m’a interpelée à ce moment-là, je me suis immobilisée, réalisant que j’aurai pu ne jamais la croiser, n’avoir jamais la chance de découvrir le son de sa voix.
J’ai fermé les yeux à nouveau et le concert à reprit, une symphonie de la colère exprimée et dans ma tête les éclairs foudroyant le ciel.
Tout à coup elle s’est tue, j’ai ouvert les yeux, elle me regardait silencieuse.
J’étais debout au milieu des tables, tournée dans sa direction, je souriais.
Je l’ai remerciée pour ce spectacle époustouflant en opinant du bonnet avec mon grand sourire et je suis partie, heureuse, d’un pas serein.
« (…) Regarde là moi cette connasse ! (…) » dit-elle à mon dos au moment où ayant déjà un pied hors de la terrasse, la pluie se mit à me fouetter le visage.
J’ai marché longuement pour demeurer dans la saveur de l’instant et observer autour de moi le changement.
C’était comme découvrir la vie autrement, patiemment.
Les odeurs me semblaient nouvelles, les couleurs aussi, comme venues d’ailleurs. Tout un monde s’ouvrait là devant moi.
En arrivant à la maison, après avoir retiré mon blouson trempé, j’ai ajouté une petite pierre dans mon bocal à résolutions.
Je regardais la pierre numéro 2, je la trouvais belle. J’en ai attrapé une nouvelle et je l’ai déposée délicatement, juste à côté.
J’étais fière de moi et reconnaissante pour ce test grandeur nature : numéro 3 « gestion des émotions fait !

Irema Sajuecq

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2 thoughts on “Ô rage !

  1. BIANCHERI

    Il y a dans cette « nouvelle » centrée sur deux personnages, une résonance particulière qui fait que très vite le lecteur se laisse porter par par ce moment intense que conjuguent une météo apocalyptique et une inconnue qui visent sans aucun doute à créer l’illusion de la réalité, et c’est aussi ce qui en fait tout son charme et son mystère. Il y a une force évidente dans ce récit, et pour autant on y retrouve deux phrases importantes citées par l’auteur: « profiter de l’instant » et parvenir sur la fin à « la gestion des émotions ». L’orage puissant qui déferle dans ce décor incertain et la violence des propos de cette inconnue donnent une envie bien réelle de plonger dans cette atmosphère étonnante, faite à la fois de « violence et de sérénité » apprivoisées: C’est très beau !

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  2. BIANCHERI

    Un texte écrit avec simplicité et qui ne laisse pas indifférent , les mots sont choisis et permettent au lecteur de n’avoir qu’une envie : attendre le prochain avec impatience

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