Messageries coloniales

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Une maison au milieu d’une cour d’école. Aujourd’hui, pour la première fois, elle est complètement ouverte. On dirait une fête.
C’est là qu’ils vivent tous les deux, abandonnés dans leur malheur. Il sait que c’est à cause de lui, à cause de ce qu’il a fait sur le bateau. Pourtant ce n’était pas sa faute, pas complètement. Même à quatre ans, on sait ça.
Aujourd’hui c’est le premier jour, depuis qu’ils sont installés là, où il voit sa mère occupée d’autre chose que de son deuil terrible. Elle s’est levée tôt. A bu son café assise sur le seuil, dans la montée blafarde de la lumière, de la chaleur. Couché dans son lit-cage au fond de la chambre, il l’a regardée aller et venir dans le logement de fonction, ouvrir et refermer l’armoire de pitchpin, la commode aux tiroirs grinçants, gonflés par l’humidité. Sur son lit à elle, lit étroit de vierge laïque, elle a rassemblé toutes les affaires de la petite sœur, les a enveloppées d’un vieux drap noué en baluchon, les a déposées, avec douceur, dans un coin de la pièce ; puis a ouvert grand la porte et les fenêtres, sur le petit jour peuplé d’oiseaux. Est allée jusqu’à la pompe au fond de la cour, le seau de fer blanc lui battant les mollets.
Du fond de son lit il a entendu la pompe grincer, et le jaillissement de l’eau, comme des larmes trop longtemps retenues. Il n’a pas bougé, pas fait de bruit, exactement comme ce jour-là, à l’escale de Port-Saïd, lorsqu’elle a quitté leur petite cabine pour aller faire des courses à terre, et qu’il fallait qu’elle le croie endormi…
Le balai de crin frotte les dalles de pierre, tout autour de la maison. Il somnole. Il sent la violence contenue des gestes de sa mère ; c’est cela : de la violence ; mais contenue. À l’énergie qu’elle met à nettoyer, il sent que le pire est passé et, peut-être, ne reviendra plus. Elle vide le seau à la volée sur le sable de la cour, et ça fait un bruit de ressac, comme lorsque les vagues, sur le long courrier, venaient s’écraser contre le hublot.
Debout sur une chaise, elle frotte les vitres avec une feuille de journal roulée en boule. Elle ne le regarde pas. Il sait qu’elle sait qu’il ne dort plus. Elle frotte les carreaux, un par un, de toutes ses forces. Sur le lit, au milieu d’autres vêtements préparés pour la lessive, une manche bleue dépasse à peine, comme l’aile d’un geai traqué par un chat, et son cœur se serre brutalement. C’est la manche du costume marin.
Sur le pont-promenade on rencontrait des dames élégantes, Madame Lagonelle, Madame Biardot, Madame Stretter. Il fallait être bien récuré, bien attifé. Leur dire bonjour très poliment. Se laisser embrasser et tripoter. C’est pour elles, que dans la petite cabine elle le peignait à lui arracher les cheveux, qu’elle lui tordait les bras pour lui enfiler ce costume trop chaud qui grattait, qu’elle le maintenait de force lorsqu’il regimbait, que ce jour-là elle lui a dit…
Dans la cour un arbre se balance, froisse doucement ses feuilles, danse, indécis, d’avant en arrière et d’arrière en avant. Il la voit, de dos, qui dissout du bleu dans la cuvette, enfonce lentement le costume dedans. On ne lave pas sa maison comme ça, lorsqu’on n’a plus envie de vivre. On ne met pas à tremper les vêtements de son enfant avec autant de soin, lorsqu’on a envie de le tuer, de le bazarder pour toujours. On ne se retourne pas pour lui dire :
« Tiens, tu es réveillé ? Lève-toi vite, je vais te faire du cacao. »
Plein d’espoir il rejette drap et moustiquaire, trotte pieds nus sur le carrelage encore humide. Le « plop » très sec du pot de cacao résonne dans la pièce. C’est le même que celui du hublot de la cabine.

Si dur à ouvrir. Juste à la taille d’une tête de bébé hurlant et crachotant, le jour où elle est allée faire des courses à terre, le jour où la petite sœur n’a pas voulu s’arrêter de pleurer. Le jour où il ne voulait pas se laisser enfiler son costume marin. C’est elle qui l’a dit la première : « si tu continues, je te jette par le hublot ».

Catherine Schmoor

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