Les yeux fermés

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Une maison au milieu d’une cour d’école. Elle est complètement ouverte. Une fête. Je suis sur le seuil et je ferme les yeux.

Le piano joue une musique entraînante… Des rires d’adultes, d’enfants… Des voix… J’avance lentement. Mes yeux distinguent une multitude personnes dans la pièce principale, réunies autour du piano, près du bar ou d’une fenêtre. Je vais d’un groupe à l’autre, sans prononcer une parole, saluant simplement d’un hochement de tête. On me tend un verre que je regarde à peine. J’entends parler, mais les paroles me parviennent lointaines, confuses, alors même qu’elles sont prononcées tout près de moi. J’arrive au piano; je m’y accoude et j’écoute, la musique, rien que la musique, qui se fait plus douce, plus lente.
Et soudain, je la vois! Elle est là, dans sa robe rouge, rayonnante, aguichante. Il est là, aussi. Il me voit, me regarde. Je le fixe et il finit par baisser les yeux. À ce moment-là, la maîtresse de maison appelle les enfants pour les coucher. Ils courent dans tous les sens mais finissent par se laisser attraper- ils voudraient bien rester avec les grands. Et les grands se retrouvent tout seuls et continuent à rire et à parler et à boire sans cesse.
J’ai toujours mon verre à la main, mais je n’y ai pas touché. Je suis là, mais absent. Je regarde tout ce monde avec détachement: le directeur d’école, sa femme, leurs amis, tous voisins dans cette région dépeuplée, isolée, où l’école représente le centre de l’activité. Tous réunis pour le nouvel an, dans cette maison, au milieu d’une cour d’école. Et elle, qui est l’objet de mes pensées, de mes regards. Elle se trouve près d’une fenêtre ouverte. Il fait étonnamment chaud dans la pièce. Ses cheveux sont relevés en chignon. Quelques mèches bouclées traînent sur sa nuque. Une brise légère et fraîche les soulève délicatement. Elle frissonne et passe sa main sur sa nuque, enroule ses doigts dans ses mèches. Elle ne se doute pas de l’effet de ce geste! J’attends qu’elle me lance un regard, un seul, et tout recommencerait, j’en suis sûr. Mais elle m’ignore. C’est à cause de lui, de sa présence, de sa surveillance. Je la fixe, je ne peux détacher mes regards de sa nuque, de son cou.
La soirée avance et je n’ai toujours pas touché à mon verre qui s’est réchauffé entre mes doigts.
Tout à coup, je la vois bouger, se déplacer vers la cuisine. Et lui, où est-il? Je ne le vois plus. Je la suis. Personne ne fait plus attention à moi. J’entre dans la pièce à peine éclairée. Elle m’entend, se retourne. Je m’approche, je la prends dans mes bras. Surprise, elle ne dit rien d’abord, ne résiste pas. Puis, soudain, elle me repousse.  «C’est fini, dit-elle. C’est ton collègue. Je ne peux pas lui faire ça. Nous ne pouvons pas.» Elle fait mine de s’en aller. Je la suis. Devant sa froideur, je l’attrape et la plaque contre le mur extérieur, les mains autour de son cou si délicat. Elle n’avait pas le droit de m’ignorer ainsi. Deux mains vigoureuses mettent fin à cette étreinte mortelle.
Je suis là aujourd’hui, et je rouvre les yeux, sur le seuil de cette maison, au milieu d’une cour d’école, ouverte aux quatre vents, envahie par les herbes et les animaux. Et il n’y a plus de fête, plus d’enfants, plus de rires. Seul le bruit des volets qui claquent. Et elle n’est plus là; le vent ne caresse plus sa nuque. Je n’aurais jamais dû revenir…

Céline Rusjan

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