L’échangeur de la porte de Bagnolet

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Et me voici dans la petite auto, prisonnière de l’autoroute, au cœur de l’échangeur dédaléen de la porte de Bagnolet. Je me suis trompée. Du GPS ventousé jaillissent les couleurs saturées du plan. Rues jaunes. Flèches bleues. Orange, c’est l’endroit où je me trouve, totalement opposé à la grisaille qui dégouline sur le pare-brise. Les secousses régulières de l’unique essuie-glace balayent un camaïeu de ciment. Un oiseau rouge à bec vert se blottit contre l’enseigne lumineuse du supermarché que je contourne. Je vérifie mes lèvres dans le rétroviseur. Le fuchsia me va parfaitement, il s’accorde au noir immaculé de mes cheveux. A ma toison synthétique. A ma jupe courte en cuir. A ma grosse montre, à mes grosses bagues, au glaçage de mes ongles. Je suis toute femme, clinquante, percutante, et peu m’importe, finalement, d’avoir raté la sortie.

La porte de Bagnolet dessine une courbe féminine, le tracé utérin de l’A3, que traverse le périphérique parisien. On y entre et on y sort par le même endroit. Une paroi à droite, une paroi à gauche, et les voitures frénétiques. Au centre se lovent des bâtiments cellulaires. Ils y prennent vie. L’ovoïde maternel, mais c’est exactement autour de lui que tout oscille. Ce que je devais prendre, annoncé d’une voix rassurante, formait un itinéraire quasi-physiologique, un premier virage ovarien, les deux tours Mercuriales se dressant à ma droite. Je devais me garer dans l’humidité souterraine. Echanger mon paquet. Reprendre la petite auto et effectuer l’exacte symétrie de mon arrivée. Raté. Je n’ai qu’à faire un tour de plus. L’oiseau est immobile. Il a froid. Moi aussi. Ce matin, j’envisageais la grosse auto, celle que j’utilise pour aller travailler. Avec le chauffage dans les sièges. Et le système de navigation auquel je suis habituée. C’est mon mari qui a voulu la prendre. Il m’a laissé la sienne. Je ne lui en veux pas. Depuis qu’il boit, non, depuis qu’il ne m’aime plus, je ne lui reproche rien. Il s’est muré dans des sentiments flous, au croisement vaporeux des regrets et du dégoût. Pourquoi je ne lui en veux pas, mais c’est que la vie reste magnifique. Un jour, il m’aimera à nouveau. Et son métier de traducteur lui plaira à nouveau. Et à nouveau, le grec ancien, ses mythes fondateurs s’écriront en français.

La deuxième erreur que j’ai commise, c’est cette initiative : je n’ai pas tourné à la sortie suivante. La voix s’irrite à mesure que l’itinéraire s’actualise. Accusant les lacunes de ma concentration. Mon historique, lui, commence à former une sorte de paradoxe. Mais c’est un défaut de femme. C’est tout à fait le genre de choses auquel je m’attendais, quand je m’ignorais encore.

L’oiseau est presque monstrueux sous la pluie. Il est passé à ma droite. Quel augure pour mes décorations de Noël, sur la banquette arrière ? Mon mari n’a pas pris ce qu’il fallait. Comme tout, en ce moment. Il a laissé tomber, il dit qu’il laisse tomber. Je voulais une nappe tissée. Des pommes d’or. Des étoiles à parsemer. J’ai un penchant naturel pour les choses de la maison, femme d’intérieur… Ainsi je suis perdue sur l’échangeur. Et pourtant, je souris. C’est un long fil de laine qui me fait sourire. Celui qui me relie à mon mari. C’est un fil intensément coloré. Je suis persuadée de retrouver mon chemin grâce à ça. Et lui, j’ai la certitude que, malgré tout, il a gardé la pelote entre les mains.

Ca y est, je tourne, je récupère le sommet de l’ovoïde. L’oiseau s’est replacé à ma gauche. Ligoté par la laine. La voix hurle, triomphale, elle hurle de tourner, elle hurle de tourner maintenant. J’obéis. Je me gare. Il serre fort le ticket de caisse. J’échange mes articles. Frissonne de joie au chamarré des teintes. A l’exubérance des formes. A tout ce qui rehaussera la combativité de notre appartement. Je m’y retrouve. J’ai toujours été ainsi. Même lorsque j’étais petit garçon. Avant d’acquérir la conviction que j’étais… moi. Je veux dire, la femme que je suis aujourd’hui.

Perrine Andrieux

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