Le banc, le banc juste en face de l’école

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Une maison au milieu d’une cour d’école. Elle est complètement ouverte. On dirait une fête.
— Vous les aimez, n’est-ce pas, ces lieux ouverts vers le ciel, avec des enfants qui jouent et crient et se bousculent…Et des ballons aussi, comme souvent, quand les lieux sont ouverts vers le ciel et les étoiles et que des enfants courent vers des libertés, il y a des ballons qui se perdent. Et des enfants qui retrouvent les ballons…
L’homme n’avait pas terminé son mouvement, celui de s’asseoir sur ce banc défraîchi situé juste en face du grillage ouvert, lorsqu’il lâcha ces mots à cette femme, une femme plus jeune que lui mais dont les traits du visage semblaient brouillés, presqu’éteints.
— Oui, j’aime ces lieux qui vivent de tous ces cris d’enfants, ces images qui ondulent tout autour de moi. Je regarde tout ça avec autant de joie que si j’avais devant moi le grand écran d’un cinéma de quartier. Vous comprenez…Vous paraissez si bien comprendre les choses, avant même qu’elles ne soient dites. Comme c’est étrange…
— La raison en est très simple, il se fait que je voyage tous les jours de la semaine. Depuis tellement d’années, aussi. J’en ai connus, des regards comme le vôtre.
— Mon regard aurait d’après vous quelque chose de particulier ?
— C’est un regard qui cherche. Il cherche quelque chose dans l’absolu. C’est un regard qui se prolonge, qui se projette dans le temps. Je perçois tout cela, Mademoiselle.
— Tous ces voyages ont grandi vos ressentis, Monsieur.
— Oui, cela s’apprend. J’ai appris à voir des choses nouvelles. Cela ne vous arrive-t-il donc jamais, lorsque vous allez en vacances ?
— En vacances ? Je suis seule, il ne m’est pas permis de prendre des vacances…
— Votre situation n’est donc pas changée…
— Vous devinez si bien les choses, Monsieur. En effet, ma situation est la même depuis si longtemps.
— Et ce bal, vous y êtes allée ?
— Un bal ?
— Oui, il me semblait que vous deviez vous rendre à un bal, afin de rencontrer un homme, un homme qui vous emmènerait en vacances et vous apprendrait à voir des choses nouvelles…
— Un bal. Rencontrer un homme. Oui, c’est une idée qui ne m’est pas tout à fait inconnue, je vous l’avoue.
— Depuis toutes ces années, vous avez donc échappé à tout cela, aux bals, aux vacances, aux choses nouvelles ?
— Le regard que je porte sur les choses quotidiennes, j’y suis habituée à présent. Cela me convient ainsi. Mais dites-moi, Monsieur, vous me connaissez ? Nous sommes-nous déjà assis sur ce banc ? C’est vrai que regarder cette maison ouverte dans cette cour de récréation me prend tout mon temps libre. Et ces enfants, si joyeux…
— Vous ne vous souvenez donc pas de moi ?
— Non, Monsieur, veuillez m’excuser, votre voix, votre visage ne me disent rien.
— De votre vie, vous n’avez rencontré sur un banc ou l’autre un homme, un voyageur qui vous aurait entretenu de ses voyages et des choses nouvelles que l’on apprend au cours de l’un ou l’autre voyage?
— Non, monsieur. Mais vous savez, j’ai parlé à de nombreuses personnes, sur les bancs…
— C’était sur un banc, en effet. Vous étiez seule, comme aujourd’hui. Vous aviez des projets. Vous aviez envie de vous rendre à des bals, de rencontrer un homme. Il vous épouserait. Ce jour-là, le jour que vous m’avez raconté tout cela, un enfant vous accompagnait. Un tout petit enfant. Il se mit à geindre et vous m’avez dit…
— Au revoir, Monsieur, peut-être à ce samedi qui vient…
— Oui, c’est ça. D’un pas rapide, vous êtes partie. Je vous ai regardé le plus longtemps que je pus. Vous ne vous êtes pas retournée. C’était dans un square. Oui, c’est bien ça, dans un square.

Carine-Laure Desguin

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