La maison, et puis le temps

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Une maison au milieu d’une cour d’école. Elle est complètement ouverte. On dirait une fête. Une fête sans invité. Dans ses murs à la façade un brin émiettée, il n’y personne. On entend seulement le craquement du bois, et puis le bruit de l’eau. Pas un ruissellement, plutôt un clapotis, comme celui des vagues le soir, lorsqu’elles glissent doucement sur le sable, sans se heurter, chacune à leur rythme. J’ai envie d’y mêler ma main. Tapoter. Je connais cette mélodie.
J’ôte mes chaussures, les pose l’une près de l’autre sur le seuil de la baie vitrée. Le vent semble s’être levé. Il fait danser les voilages. Ils me frôlent, comme une caresse. Des frissons. Est-ce le vent ou le souvenir sur ma peau.
J’ouvre à nouveau les yeux. Rien n’a changé. Les bibelots sur leurs meubles, et les meubles aux mêmes endroits, pareils à des montagnes, impossibles à déplacer. Leur teinte n’a pas bougé, pas plus que celle du parquet. Et il n’y a pas de poussière. Seules les parois, dehors, avec ses cratères, semblent avoir écopés. Comme si le temps, violemment s’y était cogné, et puis avait renoncé.
La musique est toujours là. Elle m’emmène.
Je monte les marches, l’escalier majestueux. Je le sens. Le parfum…
Je voudrais courir et pousser la porte. Mais il ne le faut pas. J’avance lentement, dans ce très long couloir. Vers le rai de lumière horizontal.

La baignoire est pleine, mais personne n’y prend son bain. De la mousse, n’en reste plus que l’écume. La fenêtre dénuée de rideau laisse entrer l’air. C’est de là que vient le bruit.
Je la vois, avec ses cheveux. Blonds, immenses, qu’elle laissait détachés rien que pour moi. C’étaient toujours le même rituel, une fois que son corps s’était purgé de son sang menstruel. Je connaissais ce rythme comme s’il s’agissait du mien, une pulsation quelque part dans le cœur de mes cellules. J’y étais lié depuis toujours, et suivais malgré moi la loi de sa propre nature. Jamais je ne toquais. Je me tenais silencieux derrière la porte. Et d’une manière ou d’une autre, elle aussi était liée à moi. Elle savait. Elle disait simplement « Entre » et puis j’entrais. Le reste du temps, elle demeurait muette. J’avançais, les yeux rivés sur mes pieds nus. Je crois que les siens attendaient fermés, mais je n’en suis pas très sûr. J’attrapais la brosse, et debout sur mes genoux, je la passais dans ses cheveux, longtemps. Elle finissait souvent par rejeter la tête. Je voyais son sourire, et puis parfois le bout de ses seins. Elle était belle Maman. Je posais mes fesses sur mes talons, et m’en allais, sans me retourner.
Sur le palier, j’entendais le clapotis. Le mouvement de son corps.

Je glisse les mains dans l’eau. Il n’y a plus de corps.
Le temps a fini par trouver un chemin. Il a cessé de frapper contre les murs. Il est entré, simplement, dans cette maison ouverte.
La fête est terminée.

J’ai fermé les fenêtres de l’étage, une à une. Et puis le téléphone a sonné.
C’était May, la gardienne. Il y a dans la cuisine du thé froid, quelques sandwichs et des fruits frais qu’elle a préparé pour moi. Elle a préféré me laisser pour aujourd’hui, mais dès demain elle sera là. J’aurai aimé lui dire de rester.

Nina Kali

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7 thoughts on “La maison, et puis le temps

  1. Coline

    Magnifique comme d’habitude j’en ai des frissons !
    Mais le seul soucis j’en veut plus !!!
    Je veux connaître son histoire ! Leurs histoires !
    Continue à écrire c’est si beau !!!
    Je t’aime

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    • fatima

      superbe j’ai réussi a me plonger dans cette jolie histoire comme si j’y était
      bravo c’est plein de sensibilités mêlée de fraicheur ca ma fait rappeler une belle histoire d’antan ,j’aimerai connaitre la suite ……..continu a écrire on te sent pleine d’inspiration
      j’attend la suite !!!!!!!

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  2. Laure

    Et non tu n’es pas rouillée!!!
    C’est beau, c’est doux comme l’enfance. Tu sais toujours faire appel à notre vécu: cette saveur de l’enfance que nous recherchons, ces souvenirs qui nous accompagnent dans notre vie d’adulte.Touchée par la force de tes mots. Bravo et n’oublie pas que tu es la meilleure!!!!!!!!belle Nina….

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  3. Vero

    « Je monte les marches, l’escalier majestueux » quatre à quatre vers le succès !!!! Beaucoup de justesse et de minutie dans ton choix des mots Nina. Je crois qu’ils t’aiment plus que tu ne les aime :))

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  4. Sauvat Eric

    Seul lecteur parmi toutes ces lectrices, je me sens un peu pataud pour te déclarer mon admiration pour ce texte exprimant un ressenti qu’homme je ne sais partager mais dont j’admire l’expression, la sensibilité remontées de l’enfance. J’aurai aimé être l’Amant de ta jolie Maman…
    Admiratif, éric

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