La cour d’école

Votez pour cette nouvelle en la partageant sur Facebook et Twitter !

Je suis devant cette maison aux vieux murs de pierres, griffée par le soir qui tombe doucement, au milieu d’une cour d’école. Mais ce n’est pas une cour d’école, c’est une cour où les enfants ont une drôle de tête, ils dansent, jouent comme des enfants, certes, mais ce ne sont pas des enfants. J’avance lentement, je n’ose pas les regarder. Je pousse la porte…

Plouf, plouf, j’ai 7 ans , je suis dans mon bain, c’est chaud entre mes cuisses. Vilaine maman tu cries tout le temps le soir après papa quand j’ai envie de dormir. Et puis tu fumes trop, il a dit le docteur ! Tu m’as fais tes yeux de serpent : Ne dit rien à ton père !
Plouf plouf, j’ai 9 ans, je vais m’enfermer dans la salle de bain, je n’en ressortirai jamais, j’en ai marre de vos trucs d’adultes. Mais comment je vais manger ? A part une tranche de jambon, qu’est ce qui peut passer sous la porte ?
Pourquoi tu cries ?
Parce que ton père picole pauvre idiote !
Papa, lui, il s’endort dans son bain. Je pousse le bouton de mon tourne disque à fond, quand je l’entends ronfler, je ne veux pas l’entendre mourir.
Vilaine maman, vilain papa, c’est trop tard pour vous, vous allez bientôt mourir, et c’est moi qui vous le dis !
Dans le silence les solitudes attablées lèchent leurs assiettes, vident leur dernier verre. Je m’agenouille, passe la serpillière sur le sang renversé, à moins que ce ne soit du pinard, un côte du Rhône premier prix sans doute.
Il y a des traces de doigts crasseux aux plis de la nappe, des souillures de salive et de cendre aux carreaux des serviettes.
Je débarrasse au plus vite mon assiette et coure m’enfermer dans ma chambre. L’heure des adultes c’est l’heure du loup garou, il vaut mieux s’enfuir et s’enfermer à double tour.
Le drap devra recouvrir ma tête et surtout mes yeux, les insectes de la nuit pourraient s’y infiltrer, les sorcières, les vampires, les loups garou, les fantômes, la mère Péloquin, le raminagrobis, le capitaine crochet …
Pourtant les autres enfants ont des rires en bande dessinée, des rêves à colorier. Moi j’ai ma peur qui me conte chaque nuit des histoires assassines.
J’ai 12ans. Je veux cette obscurité là. Celle des portes fermées et des rideaux tirés. Je sais qu’elle m’attend, la mort, qu’elle rôde de l’autre côté.
Je lui dessine de longues jambes et un sourire carnassier.
Je lui dédies de longs poèmes, griffant le papier de poésies hurlantes avec la même insolence qu’autrefois mon père maculait sa blancheur de cendres de cigarette mêlées à ses crachats. Je la lis goulûment. La dévore. Carnassière, boulimique. Plus elle m’effraye plus je la recherche dans les livres-lit des écrivains et des peintres. Quand le drap se soulève sur une tache de sang et que Frida hurle son ventre et l’enfant mort, quand la carcasse pisse rouge sur la toile de Bacon. Quand Duras pleure le petit frère mort.

La mort de papier.
Partout, elle est partout

J’ai 40 ans, je suis devant cette maison, au milieu d’une cour d’école. La porte derrière moi, bat aux vents, bat aux silences. Mais ce n’est pas une cour d’école, c’est une cour où les enfants ont une drôle de tête, ils dansent, jouent comme des enfants, certes, mais ce ne sont pas vraiment des enfants. On dirait qu’il y a une fête.
Ces enfants, ce sont mes souvenirs d’enfance qui font une ronde en se donnant la main.
Je suis au milieu de la ronde.

Valérie Claro

Partagez cet article

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Le temps imparti est dépassé. Merci de recharger le CAPTCHA.