Je peins mes mots…

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Un de mes dessins au fusain et au crayon naît par magie sur la toile immaculée. L’ombre se replie, s’estompe sur des nuances de blanc et de gris donnant de la clarté aux espaces de lumière Ce n’est pas parfait, mais la gomme façonne, ajuste, remet de la profondeur et de l’équilibre sur le support et dans ma pensée. Je suis le seul possesseur de mon univers de la création et le seul à me guider vers mon imposante motivation. Je modifie, je modèle, je matérialise, je donne de mon expérience, je surpasse le don jusqu’à ce que soutienne ce regard noir avec l’envie d’y ajouter de la couleur. Une vie toute plate en surface vient de faire son apparition sous mes doigts intrépides Non, ce n’est pas la Joconde, elle a des yeux moins inquisiteurs, mais plus malicieux. Les cheveux ont la courbe et la légèreté du vent d’automne. Le nez est plus aquilin. La bouche plus pulpeuse, mais un peu pincée comme si elle becquetait plus qu’elle n’embrassait. Je frôle cette peau de la pulpe de l’index comme si elle existait aussi lisse que de la soie. Le charbon et la sanguine donnent cette sensation équivoque d’échange doucereux sur le bout du doigt qui caresse la feuille. J’affine les contours marquants, je peaufine les arêtes du nez, donne de la rondeur brillante aux lèvres jusqu’aux commissures. Je veux la faire parler avec des touches expressives avant de la peindre de couleurs vives.
Je mélange l’ocre jaune et le rouge vermillon, je relève le teint d’un peu de blancheur pigmentée. Je m’ingénie à laisser entre ses paupières une touche noire pour l’éclat sombre de ses yeux, car le fond blanc est presque inexistant. Je prononce d’un trait arqué ses sourcils qui ressemblent à de fines feuilles de saule. Je sens l’odeur de l’essence de térébenthine venir me chloroformer, c’est un parfum enivrant, une liqueur épicurienne, une drogue douce. Elle rejoint dans son nuage celle de l’huile de lin, du médium et celle de pigments colorés et lumineux. Les cils se lèvent arrogants sous les coups des pinceaux en poils de martre rouge ou de porc. Ma palette devient une planche bariolée et chromatique où ils surfent confusément tels des fourmiliers affamés. Ils s’abreuvent du nectar aux mélanges audacieux. Les jaunes se confondent avec le carmin de garance, le bleu cyan et céruleum ainsi que le vert Véronèse. Son visage m’épie attendant la fin de mon règne pictural. Le noir de l’esquisse a fait son deuil, je l’ai ressuscité en d’autres coloris vivants et fugaces. C’est l’apothéose artistique. On peut deviner sa fugitive pensée, elle respire, la gorge déployée vers l’ombre de sa poitrine menue et attrayante. Ses cheveux font des vagues allant du brun au noir intense et glissent en pluie vers sa nuque gracile. Sa face éclairée me ravit, m’enthousiasme, j’ai couché sur elle toute mon énergie, le baiser qu’elle mérite par sa beauté serait prématuré.
Se reconnaît-elle dans ce tableau ? Je la guette pour voir si les mimiques qu’elle fait dans le réel sont présentes, et si elle me suit du regard quand je m’éloigne d’elle. Mon absence est-elle difficile ? Délaissée, je la retrouve le teint pâle attendant d’être reverni, je la rassure et elle me sourit de tant d’amour.
Ne croyez pas que je sois fou, d’autres avant moi ont eu ce genre de comportement. Je suis prisonnier de son apparence et de sa ressemblance, cette femme me fait tourner en bourrique. Picasso aurait génialement déformé l’ovale figuratif, Dali aurait extrapolé dans les couleurs béates irréelles au milieu d’articles mouvants, Léger aurait appliqué une géométrie structurelle du cubiste, Botero l’aurait rendue plantureuse et engoncée avec de jolies joues grasses, Sisley l’aurait couvert de petits points comme d’anciens pixels, le douanier Rousseau l’aurait peint naïvement ! Certains portraitistes de la renaissance l’auraient majestueusement comparé à un ange ou à un démon. J’aurais aimé vivre une autre époque où l’art pictural était moins abstrait. J’aurais eu probablement du talent…
Gérard Boulanger

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