Comme des gouttes de pluie

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Elle appuya sur le bouton, et l’automate cracha un ticket. Elle le saisit, le lui tendit, et Charles un peu mécaniquement le glissa dans sa veste. Son corps était là, mais son esprit s’était envolé à la seconde où ils étaient montés dans l’auto.
Ils avaient quitté l’appartement vingt minutes auparavant et durant tout le trajet il n’avait cessé de penser à elle, Virginie, sa compagne depuis dix ans. Il aimait sa nouvelle façon plus aérienne de se maquiller. Elle sublimait les traits de son visage. Elle portait la dernière robe qu’il lui avait offerte, à cause d’un flash. Il l’avait vue et avait su immédiatement. Il était entré dans la boutique, l’avait achetée sans tortiller. De toute façon, il n’y avait rien à dire, et il ne s’était pas trompé. Ce soir elle était magnifique. C’était ça, le monde de Charles, la planète Virginie.
Cela pouvait sembler étrange de songer aussi intensément à une personne qui se tenait au même moment à côté de vous. Après tout, il n’y avait qu’à se tourner, et se servir. Seulement Charles, malgré son immense besoin d’elle, n’y parvenait pas. Chaque fois qu’il s’apprêtait à attraper sa main, la même scène s’interposait entre son envie et la réalité. Il se trouvait projeté devant l’étal d’un supermarché. L’idée le répugnait. Une preuve d’amour ne pouvait s’apparenter à cela. Ces manières, si naturelles pour l’ensemble des mortels, étaient pour Charles insurmontables, incompatibles avec la pudeur de son être. Lui, n’avait d’autre choix que de s’abîmer dans sa rêverie, jusqu’à ce que Virginie sans le savoir vienne elle-même l’en délivrer. Il était discret, sa mine n’affichait jamais rien. Les évènements semblaient glisser sur sa peau, comme des gouttes de pluie sur un imperméable.
Les apparences parfois sont si loin de la vérité. Il suffit de regarder un œuf. Une coquille ne reste jamais qu’une coquille, et pourtant, sous son flegme elle abrite la vie. Pareille à elle, Charles en contenait un concentré riche et merveilleux porteur de tous les possibles, mais l’analogie s’arrêtait là. Alors que la coque au bout d’un temps prédéfini finissait par se briser, Charles, lui, n’extériorisait jamais ses élans. Son énergie tournait en vase clos, coincée dans les murs de sa propre prison. Lui se sentait comblé. Son univers intérieur foisonnait d’intenses émotions, exclusivement centrées depuis une décennie sur Virginie, pour son plus grand bonheur. Charles aimait ainsi sa femme, avec passion. Une passion introvertie à l’extrême qui le rendait infiniment heureux. Désormais elle l’habitait dans chaque recoin. Pas une parcelle de lui, ni même une ombre n’était dépourvue de Virginie.
La voiture était garée. Ils descendirent. Elle glissa sa main sous son bras. Un frisson lui parcourut l’échine. Bien qu’il n’en prenne jamais l’initiative, ce contact le rendait euphorique. Et Virginie ne s’en privait pas. Elle touchait comme d’autres respirent, un besoin vital contre lequel elle ne pouvait lutter. Contrairement à Charles, la vie ne s’écoulait pas sur Virginie. Elle imbibait chaque pore de sa peau.
Ils entrèrent dans le piano-bar. Le serveur d’un bref mouvement de cils leur indiqua la table. Leurs coupes étaient servies, et dès qu’ils prirent place l’un face à l’autre, la musique démarra. Les évènements s’enchaînaient minutieusement comme un effet domino.
Charles but sa gorgée. Ils se levèrent et se mirent à danser joue contre joue. Ils tournaient lentement, unis comme les deux faces d’une même pièce. L’échange se passait de mot.
Pourtant, dans un souffle, Virginie murmura.
– Je suis enceinte.
Charles ouvrit les yeux, et le détail, tel un caillou lui sauta au visage. Son verre, elle ne l’avait pas touché. Sans tressaillir, il continua de tournoyer au rythme de Virginie, puis lâcha à son tour :
– Alors bientôt, je serai papa.
Et pour la première fois de son existence, il serra sa femme fort contre lui, en se jurant de ne jamais lui confier le secret de son mal. Il était stérile et elle ne le saurait jamais.

Nina K

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