Au fil de la neige

Votez pour cette nouvelle en la partageant sur Facebook et Twitter !

Ils ne s’étaient pratiquement rien dit depuis qu’ils avaient quitté la maison familiale, encore toute pleine des senteurs de bois fumé, de biscuits, de chocolat chaud, et du parfum de la neige, si puissant qu’elle ne pouvait s’empêcher d’en manger une bouchée à chaque fois qu’elle le sentait. Lui avait-elle déjà seulement raconté cela ?
– C’était un chouette week-end, non ?
– Hm.
Il regardait défiler le paysage par la vitre. La neige disparaissait au fur et à mesure que l’on se rapprochait de la ville, se transformant en vilaines plaques brunâtres.
– Tu es fâché ?
Il se tourna vers elle, vaguement surpris par la question.
– Non, non, tout va très bien. Je rêvasse.
Puis son regard retourna se perdre dans les collines au-delà des immeubles.
Rêvasser.
Sa vie à lui devait être construite sur des songes. Vaporeux et volatiles. Légers et fuyants. Elle aurait bien aimé les connaître.
D’aussi loin qu’elle pouvait se souvenir, il n’avait jamais beaucoup parlé.
Il avait souri la première fois qu’elle l’avait embrassé.
Il avait dit « oui » quand elle lui avait suggéré de venir emménager chez elle.
Il avait haussé les sourcils quand elle avait demandé à rencontrer ses parents.
Il avait lâché « ok » après qu’elle ait insisté pour passer Noël ensemble, cette fois-ci.
A se regarder ainsi de loin et en synthèse, elle se trouvait pénible. Une caricature de fille accrochée aux basques d’un mec libre et sans histoire. Cette image lui était tout simplement insupportable, elle se sentait insultée dans ce rôle qu’elle ne se reconnaissait pas.
– Parle-moi, pour voir.
Il se tourna de nouveau vers elle, les sourcils légèrement froncés.
A défaut de mots, son visage était tout de même expressif, ça elle ne pouvait pas le lui enlever.
– Parler de quoi ?
– Ce que tu veux. Tiens, dis-moi par exemple de quoi tu « rêvasses » ?
– Ce ne serait plus une rêvasserie, alors. C’est l’intérêt même de la rêvasserie que de laisser filer les idées sans chercher à les retenir.
Il lui sembla que c’était sans doute la phrase la plus longue qu’il eut jamais prononcée pour elle, et l’explication la plus fouillée qu’il lui eut fournie en toutes ces années.
– Tu voudrais des enfants ? Je veux dire, un jour, plus tard ?
– Je ne sais pas.
Sa voix était redevenue monocorde et dénuée de toute émotion. Elle n’invitait guère à poursuivre cet exercice ridicule, qu’elle-même n’eut subitement plus envie de tenter.

Elle se mit aussi à rêvasser.
Sans les inviter, et sans vouloir les retenir, elle voyait défiler différents moments de leur relation, différentes situations. Elle se laissait bercer par ce fouillis mouvant, somnolente, quand une image se forma et se détacha du reste de ses pensées. Une petite fille marchait à côté d’un nuage et, tout en marchant, tentait de poser des objets sur ce nuage : d’abord un livre, qui s’écrasa aussitôt sur le sol ; puis un caillou, qui rebondit avec un petit bruit sec ; enfin un petit nœud en ruban qui glissa comme une plume. La petite fille tenta un bisou, mais elle avait beau enfoncer sa tête dans le nuage, rien ne venait à la rencontre de ses lèvres. L’image s’évapora tandis que la petite fille soufflait sur le nuage pour le disperser.

Ses yeux s’ouvrirent dans un léger sursaut.
Le train roulait toujours.
En s’éloignant de la ville la neige formait à nouveau une couche épaisse et scintillante.
Et lui avait toujours les yeux grand ouverts sur l’horizon, le menton dans la main, le coude sur le rebord de la fenêtre.

Elle se leva, mit son manteau, prit son sac.
– Eh bien, adieu, dit-elle.
Sa tête pivota comme celle d’une chouette. Il la regardait, dans les yeux, sans ciller, intensément. Elle ne perçut aucune expression sur son visage, qui restait tout aussi muet que lui.

Elle hésita un instant. Il ne bougeait toujours pas.
Elle sortit en faisant coulisser doucement la porte du compartiment derrière elle.

Léa Boisserion

Partagez cet article

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Le temps imparti est dépassé. Merci de recharger le CAPTCHA.