Acta est fabula

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Je l’observe depuis une éternité en savourant ma victoire à coup de single malt et de Poliakov tiède. Je me tais, je la regarde, elle me regarde et j’attends. Je n’ai plus que ça à faire, attendre, qu’ils viennent nous chercher et que je me leste de cette dame en échange d’une valise pleine.

Elle est assise, ligotée droite sur sa chaise, et je me dis que c’est sans doute la dernière fois que je la verrai. Je lui trouve un air triste ou bien intimidé, je ne saurais le dire. Elle n’est pas la beauté qu’on aimerait nous faire croire, mais je ne peux m’empêcher de la fixer. Sa vue éveille en moi un léger trouble qui me rend chancelant, presque étourdi, voir nauséeux. Je perçois une flamme qui illumine ses yeux. Brûlerait-elle pour moi ? Elle me haïe en vérité, me méprise, me maudit en silence, je le lis dans ses iris. J’essaye alors tant bien que mal de me dégager de ce regard trouble qui me laisse cette fois entrevoir une âme sinistre et noire comme une nuit d’hiver. Pourtant, quoi que je fasse, je sens son poids sur moi, elle m’affronte avec flegme. Je dérive de plus en plus vers un état d’agitation extrême, sans pour autant savoir pourquoi je me sens si profondément misérable. Serait-ce sa présence qui me met au plus mal ou ce mauvais alcool qui empoisonne ma tête ? Je sens chez elle quelque chose qui n’appartient pas à l’ordre du visible, quelque chose de sombre, silencieux, environné de ténèbres. Et alors que je m’infiltre dans ce regard pour y voir jusqu’au tréfonds de son âme, ce que j’y décèle me terrifie : dans cet abyme ne règne qu’un seul désir, celui de me tourmenter. Quelque chose d’horrible façonne sa façon de me regarder, qui me noue les intestins, m’éviscère, me glace le sang.

Évidemment elle ne me parle pas, elle ne fait que m’épier, si bien que c’est moi qui cherche désormais à la fuir.
Je l’évite, détourne la tête. Rien n’y fait. Son regard me déshabille et bouscule mon esprit devenu insaisissable. Elle ne dit toujours rien, mais je devine les paroles accrochées à ce sourire cruel : « Qu’as tu fait sale vermine ! ».
L’air devient irrespirable. J’ai l’impression de sentir son souffle perfide, là où une odeur nauséabonde plane dans l’air. Je me bouche les oreilles, ferme les yeux, gratte jusqu’au sang cette peau malodorante, et m’isole en moi-même pour éviter cette affreuse compagnie.

Ces efforts sont inutiles car je sens bien la folie, cette vieille charogne tapie en embuscade, qui me guette à chaque instant. Le piège auquel j’ai consacré tant d’énergie se referme sur moi. Un sourire glacial se dessine au coin de ses lèvres, la seconde d’après son rictus disparait. C’est impossible ! Ses yeux vagabonds me poursuivent et m’accablent sans relâche. Que veut-elle enfin ! Je m’écroule à terre, sanglote bêtement, m’apitoie sur mon sort comme une putain à qui on aurait volé la besace. Je l’implore à genou de me pardonner. Elle me jette cette fois un regard mêlé de pitié et de dégoût, un de ceux qui vous renvoie aux heures les plus sombres de votre existence. Je tente de partir, m’isole dans un recoin, mais cette funeste solitude est bien plus terrible que tous les reproches qu’elle pourrait me faire. Il faut que cela cesse. Ce sera elle ou moi. Je me saisis de mon couteau, gémis encore, puis ris comme un dément. Je m’approche d’elle, ne décèle pas la moindre crainte sur son visage privé de toute émotion. Je m’enivre d’une rage nourrie par son irréductible affront. Je ne supporterai pas une seconde de plus ce regard qui me damne. Je la hais la salope. De ma lame je lui lacère le visage, lui crève les deux yeux, démolis son sourire dans une frénésie incontrôlable de coups. Des milliers de lambeaux tombent à terre que je piétine le cœur en peine. Je la brûlerai toute entière. A bout de souffle, je recule, la regarde défaite, m’effondre. Qu’ai-je fait? Je hurle mon désespoir. Elle n’est plus, la salope. Je l’ai tué La Joconde!

SabAgo

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