Confessions à taton

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En ce jour de septembre 1930, les ouvriers s’apprêtent à partir dans les vignes. Je les entend traverser la cour en riant. Les yeux lourds, je me lève, me couvre d’un châle de laine et descend dans la cuisine. Un frôlement léger contre les murs annonce l’arrivée de ma tante Germaine. Malgré sa cécité, elle est capable de mener la maisonnée à la baguette. Avec sa canne devrais-je dire, car elle s’en sert souvent pour appuyer son expression. De petits coups légers qui ponctuent une phrase expriment sa satisfaction. De grands coups sur le sol ou sur les pieds de la table manifestent sa désapprobation.
Ce jour donc, jour de ma rentrée scolaire, s’annonce particulièrement heureux. La canne est légère contre les murs. Le sourire de ma jeune tante et son expression béate m’interpellent. Qu’y-a-t-il de nouveau dans sa vie ? La bouilloire siffle et laisse s’échapper un nuage de vapeur. Sa main saisissant la poignée m’arrache de ma rêverie. Elle verse lentement le liquide fumant sur la chicorée mélangée au café moulu. La boisson prête, elle me tend mon bol. La chaleur du breuvage fait rosir mes joues. La maison tourne rond semble dire la mine de satisfaction de mon grand-père qui termine son bol en se levant.
Le cheval hennit dans la cour de la ferme. L’attelage attend pour nous conduire au village. Moi à l’école pour mon premier jour de rentrée et Germaine, à la messe comme à l’accoutumée. C’est pitié que de perdre cette beauté en bondieuseries pense mon grand-père. Je trouve qu’il a raison. Je n’ai jamais vu ma tante manquer une messe ou quelque autre occasion religieuse. L’expression de cette foi me rend perplexe. En y réfléchissant, cette habitude de grenouille de bénitier a commencé quelques temps après l’arrivée du nouveau curé. De quoi se poser des questions !
Un claquement de cannes sur les roues à l’attention du cheval, nous voilà partis au trot. Premier passage devant l’école, je saute de la charrette. Mon regard accompagne l’équipage familial vers l’église. Je regarde mon grand-père attacher le cheval puis dirige mon attention sur le curé qui leur apporte son aide. Panier à la main, je vois ma tante sauter de la charrette au bras du missionnaire. Son geste accompagnant les hanches de ma tante ne m’a pas échappé. Dubitative, je délaisse les conversations de mes camarades pour me concentrer sur l’observation de cette étrange situation. L’appel de la cloche de l’école me fait rejoindre le rang de ma classe. Un silence bref s’abat sur la place me serrant le cœur sans raison.
Onze heures. Fin des cours. Je m’échappe insouciante de la joyeuse bousculade. Les premières leçons ont dissipé mon humeur maussade. Je prends le chemin de la place du village où m’attend le grand père. C’est alors que je distingue l’arc de sa silhouette au centre d’un attroupement inhabituel. Ce tableau étonnant me procure un mauvais frisson. A mon arrivée, la foule s’écarte dans un silence lourd, dévoilant à mon regard stupéfait l’objet de son attention. Nul besoin d’explication pour en connaître la raison. J’en avais le soupçon et la preuve est là, ostentatoire.
Jetant la honte sur la maison, la dévotion de ma tante Germaine avait de Dieu détourné l’attention, permettant au curé de filer à l’anglaise en envoyant au diable sa soutane bien pliée dans un panier à commissions. En y pensant j’en ai encore le frisson.

Trissia Leppopnav

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