Partie de Chasse

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La grande salle ronronnait en rythme aux vibrations des machines. Au milieu de son plan de travail, il supervisait les préparations en cours tout en détaillant les masses sombres suspendues au rail par des crocs de boucher. Faire un choix était délicat aussi aimait-il considérer à loisir la matière première qui servirait son art. Prélevant une pincée d’épices il saupoudra délicatement le chili mijotant devant lui, une commande destinée à un narco-trafiquant au palais très exigeant. Il appuya sur une touche.
Comme des costumes dans un pressing, les carcasses avancèrent dans un élan un peu saccadé. Mais l’oeil s’habituait. La n°12 était superbe et il la choisit comme confident du jour. Ce demi-quintal de muscles et d’os ne pouvait lui répondre mais ce n’était pas vraiment le but. Il aimait s’écouter parler et se repasser ces monologues savoureux. Son génie nécessitait hélas cette solitude. – Tu l’ignore mais tu fais partie d’un schéma
grandiose entama-t-il. L’élite mondiale s’arrache à prix d’or mes créations. Rois, pdg, stars, tous ces blasés salivent à l’idée de déguster mes chefs d’oeuvre. C’est ainsi que j’ai pu bâtir ce domaine dans cette région sauvage. Avec cent mille hectares autour pour assouvir mon autre passion. Il s’arrêta pour admirer la 12 ; vraiment une belle pièce. Capturée où déjà ? Ah oui, Minsk. – Mais tu as raison, je ne suis pas vraiment satisfait et çà fait un certain temps. Il se tourna vers son atelier de conditionnement puis vers le mur d’écrans qui reflétait les ordinateurs asservis qu’il contrôlait à travers le monde entier. – J’ai construit tout çà et j’en suis fier mais je me rends compte que j’ai perdu de vue l’essentiel. Oui, pister des proies, les traquer dans tous ces pays est réjouissant mais le succès m’a aveuglé. Ce qui n’était au départ qu’un passe-temps puis un gagne-pain amusant a pris le dessus. Trop. Il hocha la tête tout en branchant ses appareils de mesure. – C’est vrai je me suis trop consacré à l’art culinaire. Peut-être mon côté
narcissique ? Peu importe. Je vais revenir aux fondamentaux, à l’essence même de ma vie : la Chasse. La lecture des paramètres vitaux de la 12 lui arracha un soupir de satisfaction. – J’en fais le serment devant toi, les plus belles prises seront désormais pour moi. C’est nécessaire à mon équilibre et pour rester ce que je suis et pas un vulgaire mercanti obsédé par ses clients. Il chercha son regard. Même à sa merci, bâillonnée et sanglée dans sa housse en kevlar, les yeux de la jeune femme ne le quittaient pas, brûlant d’une haine farouche. Peut-être croyait-elle qu’il allait la torturer ou même la violer comme ces criminels dépravés ? Quelle vulgarité. Il allait au contraire lui offrir l’occasion de se surpasser, de vivre le meilleur moment de sa petite vie. Désormais pressé, il remisa les autres dans leurs cocons individuels et entama ses préparatifs. Elle aurait même droit à çà décida-t-il en empoignant un couteau de commando pour le lui montrer. Vraiment le jour des bonnes résolutions. – Tu vas prendre des forces chuchota-t-il en conduisant son chariot vers la cellule capitonnée. Il la contempla, arpentant désormais librement l’espace confiné. Athlétique et légère, et ce regard… Avec une injection de stims de combat, elle pourrait durer vraiment longtemps. Il lui accorderait une mort digne avec sa lame. Et prélèverait ensuite les morceaux nobles. A la différence de ses clients, la chair humaine ne l’intéressait que comme symbole. Dévorer le cœur de sa proie était une forme de respect et une voie pour s’approprier sa force vitale. – Dors ma belle. Demain je renouvellerai mes voeux de servant de la Chasse. Grâce à toi.

Thierry Schultz

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