Lettre à Marianne

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Ma chère Marianne,
C’était devenu insupportable pour moi de ne plus pouvoir sortir, ni pour aller au marché ni même pour flâner dans le quartier. Hassan, le marchand d’herbes, le parfum de la coriandre et de la menthe, sur l’étalage, me manquent terriblement. J’ai même la nostalgie de Jean-Marie, le boulanger, et de ses blagues que je comprenais à moitié, sauf lorsque tu me les expliquais. L’odeur des baguettes chaudes m’envahit les narines et le cerveau. Bref, la France me manque. Aujourd’hui, je vis dans les souvenirs. Je me rappelle de nos sorties au supermarché, tu trouvais que j’achetais trop de légumes et moi, que tu ne prenais que des emballages. Nos éclats de rire sont toujours aussi vivants, surtout quand j’insistais pour que tu mettes le caftan pour regarder un film et manger le tajine ensuite. C’était le thème de la soirée chez moi mais pour toi un déguisement de princesse. Ta phrase restera à jamais dans mon cœur : « Mais le caftan te va à toi, tu as l’air d’une vraie princesse dedans, tu as la royale attitude ». Dans ma vie, il y a un avant ces mots et un après. J’ai, depuis, confiance en moi.
Ici, étant aimée et choyée, je devrais être bien, mais une partie de moi est bien loin. Au village, RTL est à des milliers de kilomètres, mais la voix de Laurent Ruquier résonne dans ma tête, tu te rends compte ! Dans ces moments-là, je me sens moins nostalgique. Cette lettre, que je t’écris pour la énième fois, je ne sais pas si j’aurai le courage de la poster cette fois car je n’en ai pas eu pour te dire adieu. Je ne voulais pas t’éviter, simplement, te connaissant, j’avais peur que tu arrives à me persuader de rester. J’ai fait ça pour Adam, pour éviter le pire. Sa révolte grandissante et sa sensibilité à la haine autour de lui ne m’étaient plus insignifiantes. J’avais la terreur qu’il aille trop loin, jusqu’à faire de moi une maman inconsolable, un jour. L’influence au quartier devenait tellement présente et terrifiante ! Je t’en avais d’ailleurs parlé à l’époque mais tu m’avais dit de le laisser vivre tranquillement son adolescence. Il se métamorphosait chaque jour davantage et s’enfermait devant l’écran de son ordinateur des nuits entières. Je ne savais pas quoi faire ni vers qui me tourner. Je sentais qu’il avait besoin d’une aide urgente que j’étais incapable de lui fournir. Je me sentais impuissante. C’est comme s’il avait une maladie non diagnostiquée, non traitée ou incurable. C’était insoutenable. Lui qui était d’une délicatesse devenait au fur et à mesure froissable, ingrat, injurieux et avec le temps incontrôlable. Adam, mon ange, ma raison de vivre, voyageait à grande vitesse de l’insouciance et du dynamisme à la frustration et l’indolence jusqu’à l’excitation maladive. Alarmant, n’est-ce pas ? Il devenait ingérable, soumis à sa bande et tenait des propos insanes. Le comportement de certaines personnes indulgentes qu’Adam ne supportait plus, l’image négative, véhiculée par les médias, des jeunes issus de l’immigration, le rejet et la frilosité palpables chez les gens et surtout certaines idées m’étaient devenues indigestes. Il fallait quitter Nanterre, la maison où j’ai vécu les plus belles années de ma vie avec Driss et la seule amie que j’ai eue en vingt ans, toi, Marianne. Des distances nous séparent toi et moi mais notre amitié et infrangible. J’ai le mal de ma France et de Marianne.
Je pose mon regard rassuré et inquiet en même temps, sur Adam. Je le trouve serein, content de découvrir les origines de son grand-père et la culture de ses aïeux. Cependant, il n’est pas comblé. On dirait qu’il est tout simplement en vacances. Avec des yeux qui brillent, je l’entends dire à son cousin: « En France, je reprendrai mes études pour faire de l’humanitaire ». Et quand Hamid lui demande s’il en a le droit, il réplique, l’air fier : « Évidemment! la devise chez nous c’est : liberté, égalité, fraternité ». Sur sa casquette, derrière laquelle il se cache telle une armure, il a écrit : « Belle ma France »

Hanna Martinet

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