Les deux adjudants


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Il était déjà plus de 10 heures du soir, j’étais chef de garde cette nuit-là (je l’étais plus souvent qu’à mon tour), l’adjudant-chef X voulait me voir au mess des sous-offs, je me demandais pourquoi. Arrivé là-bas, ils étaient tous en demi-cercle, certains au bar les yeux mi-clos par la boisson, m’attendant comme si j’étais l’attraction du moment. X était ivre comme on ne le puisse pas l’être, il commença par m’invectiver, peut-être en breton ou en français de vinasse, de toute façon je n’y comprenais rien, un ton accusateur, sans suite, une audition incompréhensible. Le mess était plein, tous les sous-fifres étaient là (sauf le mien), personne ne voulait manquer ça, je devais être le clou de la soirée. Tous groupés derrière X, le soutenir au besoin, observant la situation, pathétique; ils attendaient une forte réaction de ma part, qui n’est jamais venue. Au centre de demi-cercle, j’étais devant X, imperturbable, me demandant comment cela finirait, aucune question à laquelle j’aurais pu répondre ne venait, un mauvais vaudeville. Voyant cette situation se dégrader l’adjudant-chef Y me prit par les épaules et, malgré ma résistance, me poussa doucement vers la sortie, il me lâcha avant que je ne sois dehors. Mais X continuait de plus belle, je revenais donc vers lui toujours imperturbable. Je me disais que le verdict allait tomber; complot avec l’ennemi! Quel ennemi? L’accusation avait mal préparé son dossier. Cette fois je vis Havez, qui avait juré de me casser la gueule, grommelant derrière X, courageux, mais pas téméraire, je me dirigeai alors doucement vers lui. Voyant que cela aller carrément dégénérer Y (le seul à pouvoir s’interposer à X, les sous-fifres (sous-lieutenants), ne faisant pas le poids, revint à la charge et cette fois-ci, me poussa fermement dehors ou m’attendait une forte pluie, une douche froide, j’en avais besoin. Si Y n’avait pas été là, je me demande comment tout cela aurait terminé; il a soufflé un vent de fraîcheur dans ce tripot. Les sous-fifres n’avaient pas bougé! Atmosphère accusatrice alimentée par mes antécédents, pourquoi ne pas se comporter d’une manière égalitaire envers tous les soldats qu’ils soient métropolitains ou maghrébins? Position critiquable! Pourquoi me donnait-on alors tant de responsabilités? Pourquoi étais-je le seul gradé métropolitain a qui l’on confiait des soldats maghrébins si cela ne leur rendait pas service? Étais-je le lien entre eux et l’armée métropolitaine? Ces Maghrébins m’avaient à la bonne, difficile à digérer pour eux, j’étais peut-être un mal nécessaire. Les sous-lieutenants, et particulièrement le mien, suivaient la ligne des sous-offs de carrière, Cherchez leurs vertèbres.

Comédie dramatique fictive : « Accusé levez-vous » « Je suis debout mon adjudant » « vous êtes accusé de bonnes relations avec l’ennemi » « quel ennemi mon adjudant » « Ne faites pas l’imbécile je parle des supplétifs » « Ce n’est pas moi qui les ai incorporés dans l’armée française » « Ne faites pas l’intéressant, vous savez très bien ce que je veux dire » « Non mon adjudant » « êtes-vous communiste » « Non mon adjudant » « Pourquoi êtes-vous traitre à votre patrie » « Je ne le suis pas mon adjudant, au contraire je traite tout le monde sur un pied d’égalité » « arrêtez de vous foutre de moi » « Loin de moi cette pensée mon adjudant, votre grade ne me le permet pas » « J’enrage » « Il faut vous dégriser mon adjudant » « Assez mettez-le aux fers » « Il n’y en a pas mon adjudant ».

Pierre Gabelle

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