L’enfant le chien et la madone

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Ce qui me surprend en entrant, c’est la taille de l’enfant. Minuscule. Bien-sûr les enfants sont petits. Mais on voit bien que celui-là est anormalement chétif. Il est assis sur une table de cuisine. Ses jambes blanches très maigres ballottent naïvement le long de la toile cirée à carreaux rouges. À la maturité des traits on lui donne huit ans. Il ne sourit pas, ne pleure pas. Le soleil qui s’engouffre par une fenêtre sale fait danser un scintillement de particules grises autour de son visage. Ses yeux ne regardent personne. Et le temps semble suspendu. Pourtant le robinet de l’évier, par son goutte-à-goutte régulier, égrène les secondes mieux qu’une horloge.
Tic : « Bonjour, tu es Micka, c’est ça ? ». Tac : aucune réponse. Tic « On se demande s’il ne serait pas muet ». Tac : « Ah… ? Bon… ».
Des murs nus couverts d’une peinture crasseuse dont la couleur fait penser à du pipi bleu éclaboussé de tâches brunes. Des chaises de vieux bois et de paille trouée. Le départ d’un escalier aux marches de ciment brut.
Tic « Il y’a quelqu’un à l’étage ? ». Tac : « Non, on a vérifié ».
Dans un coin de la pièce, un chien qui tremble. Petit et maigre lui aussi, le poil court parsemé de croûtes.
« Tu veux bien me donner ce que tu tiens, Micka ? ».
« C’est un six coups ; ni plus ni moins qu’il n’en fallait… Il n’y a plus rien à craindre. Le gosse n’a pas pu recharger. Nous, on n’a rien touché. On voulait juste que vous voyiez. » intervient un policier.
Il a raison : le père, la mère, l’oncle, la tante, et les deux grands-parents, ça fait six. Comme ils sont tous assis autour de Micka, écroulés sur la table avec chacun son verre de rouge et un petit trou dans le front, le compte est bon.
« Les services sociaux sont-ils prévenus ? »
« Bien-sûr ; l’éducatrice est en route ; d’ailleurs c’est elle qui a donné l’alerte ; les parents ne lui répondaient plus au téléphone. »
« Ah ? La famille était suivie… »
« Ben oui… »
« On ne dirait pas… Récupérez l’arme maintenant… »
Un policier avec des gants en latex s’avance pour retirer le minuscule revolver à crosse de nacre des mains de Micka. Il le place précautionneusement dans un sachet.
Bruit de véhicule. Frein à main. Portière qui claque. Une splendide jeune femme apparaît :
« Josiane Cernin du Centre de l’enfance. Je viens chercher Micka. ».
Elle est vraiment belle, élégante. L’assistance frémit. Les hommes sont troublés. Micka descend de sa table et va vers elle. Le chien les rejoint.
« Au revoir commissaire. Je ne veux pas m’attarder… Nous tenons Micka à votre disposition pour l’interrogatoire… ».
« Vous prenez le chien aussi ? »
« Pourquoi pas ? C’est un réconfort pour Micka. »
« Les animaux sont admis au Centre de l’enfance ? »
« Oh… Je le garderai chez moi. C’est un réconfort pour Micka. » répète-t-elle.
Sur ces mots, l’enfant le chien et la madone s’envolent.
« Qu’est-ce qu’elle est bien… » soupire tendrement un policier en papillotant des paupières.
« Ouais. Pas d’énigme à résoudre. L’enquête va être vite bouclée.» dit un autre.
En effet. Il aurait probablement fallu des soupçons, des tests ADN, et un acharnement durable pour démontrer que cette belle éducatrice elle-même recueillie, en fugue et sans identité, par une famille d’accueil de la région quelques années plus tôt, n’était autre que la grande-sœur et la mère de Micka.
Nouna Ketti

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