Le Voyage de Guy Vert

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« Cinq heures trente ! » rumina Guy Vert, balayeur de nuit de la rue Platane, dans un bourg loin, très loin des grandes villes.
Il s’y passait toujours un petit phénomène étrange qui l’apprêtait à penser qu’il finira enfermé chez les fous, comme son cher frère.
Chaque matin, Guy Vert tremblait au dernier coup de balai devant l’ancienne école élémentaire Auguste Froux, délaissée à la quiétude des cris d’enfants que l’on n’entendra plus jamais.
Ce jour-là, il flanqua un regard au travers du portail qui le séparait de ses angoisses maladives.
« Une cabane en bois…perchée sur un arbre ! » murmura Guy Vert. D’une main leste et machinale, il frotta ses paupières tel un mirage en plein désert, il n’en croyait pas à ce qu’il voyait.
« Une bâtisse ! s’écria-t-il. (Guy Vert la décrivait comme tel) Minuscule certes, mais à doubles étages ! (certainement une aliénation). Comment peut-elle résister aux branches frêles, vieilles et sèches de ce résineux ? C’est elle qui m’appelle ! Je rêve ! »
Elle lui souriait diablement de ses portes et fenêtres entrouvertes.
« Je suis fou ! » Guy Vert balança son balai en l’air, s’avança d’un pas, puis d’un autre. Le portail lui souriait aussi. Il pénétra, fit dix pas supplémentaires et arriva jusqu’au seuil de cet étrange logis. Des planches clouées à l’horizontale sur le tronc d’arbre, ses chaussures énormes, plus longues et plus larges encore que ces marches bricolées, dérapèrent au moins deux ou trois fois. Guy Vert tituba de gauche à droite, l’estomac noué. Il s’inquiéta qu’il puisse être observé.
La cabane l’invitait à entrer, comme si elle le connaissait.
Il hésita, puis pénétra.
« Qu’ai-je à perdre ? »
Guy Vert se consolait déjà de sa demi-démence.
Il jeta un dernier coup d’œil par-dessus son épaule délicate. Sa tête valsait et tourbillonnait. Le décor se flouait.
Une odeur vaguait à ses narines poilues. Comme une envie irrésistible de friandises, ceux qui croustillent et qui fondent sous vos papilles.
Tout à coup, la cabane se mit à grincer, gronder, elle hurlait de ses combles aux portes et fenêtres entrouvertes. Elle n’avait plus l’air gentil, mais de jeter d’horribles menaces.
La nuit plombait le décor. La brume matinale s’écumait zigzagant, serpentant d’arbre en arbre.
Guy Vert se sentit léger. Devant lui, un escalier tout en rondeur, comme un ascenseur, l’invitait à monter ou à descendre, plus haut ou alors bien plus bas.
À l’étage, des cris de joie résonnaient, puis une chaleur cotonneuse venant le surprendre et le caresser sur sa toison châtain clair. Un apaisement inattendu, de délivrance, presque de bien-être.
Il retrouvait, peu à peu, les souvenirs de son enfance. Son père râleur, mais qui l’aimait tant, sa mère, aux délices de tous ses dimanches, son frère déguisait en magicien ou en clown. Ils étaient tous là d’une main suspendue.
« — Il fait chaud ! Il fait bon ici ! » s’exclama Guy Vert apaisé et heureux.
Une petite voix douce et réconfortante interpella :
« — Il est temps d’avancer ! Il te reste un pas vers l’avant pour voir tes souhaits se réaliser. »
Guy Vert hésita. En bas, la chaleur jetait sa vapeur. Le froid lui volait chaque extrémité, des orteils au pic de son nez, il frissonnait, son envie était forte, de déferler les quelques marches plus basses.
Il avança, monta. Il inspira, puis expira une dernière fois une bouffée d’oxygène. Il envisageait, depuis toujours, de voyager, de rencontrer d’autres paysages, d’autres cultures tout simplement.
Tout à coup, il sentit son cœur s’étirer, son regard se figea. Quel était-ce ce vaisseau de l’angoisse ?
À sept heures trente, un premier riverain passa. Guy Vert n’y était pas.
Un deuxième s’arrêta, ramassa le balai encombrant le pavé comme si de rien n’était.
Puis à sept heures quarante précise, un troisième riverain cria.
Il aperçut Guy Vert, allongé sur le bitume dormant, souriant…
Guy Vert lui chuchota : « Tout rêve se réalise, j’ai voyagé entre l’espace et le temps ! »

L.S

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