Figée dans l’éternité

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Le bruit de leurs mains qui s’entrechoquent rythme les battements de mon cœur. Il fait chaud. Quelques gouttes de sueur roulent le long de mon dos et les éclairages tapent sur ma peau humide et ruisselante. Ma poitrine se soulève et s’abaisse rapidement. Je n’ose pas regarder mon public. Par peur de le décevoir. De me décevoir.
Mes pieds brûlent et cette douleur fait frémir mes jambes de plaisir. C’est étrange, mais cela me rappelle pourquoi je suis ici. Je saute, j’effleure les étoiles, puis je retombe et je plonge au cœur de la terre. Mon pied redonne l’impulsion et je sors de cette chaleur en tournoyant sur moi-même. Mon corps est une plume et le sol n’est qu’un tas de braises. Je dois le toucher le moins possible.
La foule s’emballe en même temps que mes mouvements. Ma respiration est si rapide qu’elle en devient douloureuse. Mes cheveux collent à mon cou. Mon corps est chaud, il brûle, je suis en feu.
Je frémis à l’approche de la fin. Ce mouvement, je l’ai répété durant des mois. Je veux qu’il soit parfait. La musique accélère en même temps que mon pouls.
Ça y est. Ils vont frissonner.
Mon corps est léger, il s’envole. J’ai attendu ce moment si longtemps. Tant d’entraînement, tant de doutes, tant de larmes. Ils attendent, me regardent, m’aiment. Je suis leur étoile. Ils retiennent leur souffle et leurs applaudissements s’arrêtent un instant. Dans leurs yeux, je brille de mille feux.
J’explose.
Il me semble être happée par les cieux, mes yeux se ferment, et je n’entends plus que ma respiration rebondir contre les murs. Je sens une détonation des plus violentes faire vibrer mon cœur, et mon bonheur ferait presque couler mes larmes.
Puis, couverte de grâce, je retombe sur le sol en même temps que les lumières s’éteignent. Leurs cris et leurs applaudissements résonnent mais tout est sourd autour de moi. Face au sol, haletante, je souris. J’ai réussi. Je l’ai fait. Je suis une étoile.

Soixante dix ans ont passé depuis ce moment. Je me souviens encore de tout. De ma peur, de cette chaleur, de l’odeur. Je suis paisible, au fond de mon lit. Mon souffle ralentit. J’ose croire que là où je vais, je pourrai revivre ça. Que mes jambes m’emmèneront à nouveau vers le ciel. Que je pourrai de nouveau voler. Je n’ai pas peur. J’ai hâte. Je sens la main de mon enfant, elle-même mère à présent, se poser sur la mienne. Elle me laisse m’en aller doucement.
Je ne suis pas inquiète. Je sais qu’on pourra me voir la nuit, rien qu’en levant les yeux vers un ciel dégagé. Je serai l’étoile la plus haute, étincelante, flamboyante. Je serai à nouveau la plus belle, figée dans l’éternité.

Mon cœur fatigué s’est arrêté. Je suis légère, comme baignée dans un voile de douceur. Je suis grande, je suis loin, je suis fière. Comme la terre est petite vue de là-haut…

Sara Raoult

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4 thoughts on “Figée dans l’éternité

  1. Alexandre

    Cette histoire est super belle , j’en ai eu des frissons du début à la fin !
    J’espère que tu gagneras car tu le mérite

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  2. Carole Faure

    Magnifique texte. La chute est féérique comme dans un rêve. Le bonheur de cette femme et l’accomplissement de sa vie jusqu’à cette incroyable plénitude que l’on ressent au final donnent à votre texte une lecture très poétique. Merci de nous faire rêver !

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  3. Brigitte

    Quel agréable moment de lecture. Quelle belle histoire pleine de sensibilité. On a tous un souvenir qui pourrait nous aider en fin de vie à ne pas craindre de partir. Merci pour votre délicatesse.

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