Départ grippé

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Le réveil sonna avec un son bizarre, qui me fit penser que rien n’irait comme souhaité. Un parasite électrique, bien senti pour me gâcher la journée. La Journée avec un grand J. Celle où que je voulais mettre à profit pour changer de vie. Ou changer ma vie. Du tout au tour. En profondeur. enfin, du moins essayer. Trouver la motivation dans l’élan du matin, le piaillement des oiseaux, le soleil de printemps. Sauf que nous étions déjà en octobre, que les oiseaux dormaient encore, et qu’à force de céder devant l’amoncellement de difficultés, le découragement devenait chaque jour plus difficile à museler.
C’était plutôt mal parti, une fois de plus. Mal dormi, bouche pâteuse, yeux bouffis. Crâne torturé comme un tambour un jour de carnaval. Je payais les excès de la veille, les sacrifies consentis pour marquer le coup, enterrer mon ancienne vie, dont je ne voulais plus. Nouveau départ grippé.
Le grille-pain avait rendu l’âme, tout comme l’ampoule du réfrigérateur. J’étais damné sans le savoir, mais là le doute n’était plus permis.
Café amer, pain séché. L’horloge murale affichait neuf heures vingt. Avais-je dormi aussi longtemps ? J’attendis deux bonnes minutes pour m’en convaincre, mais les aiguilles ne bougèrent pas d’un degré. La trotteuse à l’arrêt ne laissait planer aucun doute sur l’état des piles. Il devait être neuf heures vingt depuis la veille.
Le chat avait renversé sa gamelle d’eau, histoire de contribuer à ma frustration. Bel élan de solidarité et de compréhension. Merci la Bête.
Au pied de la table s’étendait une autre marre qui ne devait rien au chat. Un joint d’étanchéité manquait depuis plusieurs jours sous l’évier, et le seau placé sous la fuite pour parer au plus pressé avait débordé.
Sur la porte du réfrigérateur, je tombai nez à nez avec un Post-it écorné, collé là depuis la veille ou l’avant-veille. Mon catalogue de bonnes intentions, que je m’étais promis de mettre à exécution, là, aujourd’hui, sur la lancée d’un départ fulgurant.
C’était quand même bien pour cela que j’avais fait sonner ce fichu réveil, convaincu qu’un karma influent avait élu domicile dans ma petite tête.
J’y croyais dur comme fer, percevant avec satisfaction le frémissement de l’air qui ferait toute la différence entre vouloir et pouvoir, un jour sans et aujourd’hui. Cette étincelle éphémère, qu’il faut saisir quand elle se produit, ce big Bang cérébral qui une fois passé, libère lentement son énergie, transformant les rivières sinueuses en long fleuve tranquille où tout coule naturellement. J’approchais de la zone des rapides, et j’avais le fond du canoë qui prenait l’eau. Avec en prime le premier prix de l’inconfort et de l’immoralité. Comment diable avais-je-pu tomber si bas ?
La migraine me reprit par traîtrise, sournoise et ondulante, comme à son habitude. Le mal venait en vague successives me heurter le crâne de l’intérieur, comme une voix répétitive qui aurait hurlé « Prends encore celle-là », sans quitter des yeux le Post-it aux pouvoirs hypnotiques.
Encore raté. Il y a de ces signes qui ne trompent pas. L’idée de tout remettre au lendemain me tiraillait. Une fois encore. Une fois de trop ? N’est-ce pas à cela que servent les belles résolutions de la veille ? À quoi bon s’en faire quand tout se ligue contre vous ?
De dépit, j’arrachai le Post-it, expédié illico dans la corbeille. J’avais compris qu’une plus grande feuille serait nécessaire pour dresser la liste de l’insondable, de l’innommable. Bref, des actions à prendre et à ne plus reporter aux calendes grecques, sous peine de provoquer un véritable tsunami aux conséquences dévastatrices.
Plomberie, électricité, pharmacie – racheter de l’aspirine en quantité industrielle. Il y en aurait pour tous les goûts. Tout en bas viendraient les grandes décisions, les plans modèles, les déclarations d’amour à la Perfection. Ces défis gigantesques que l’on ne touche le plus souvent qu’en songes.
Un jour de plus, j’allais entretenir l’espoir. Demain serait un jour meilleur.

Raphael Julien

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