Bien installé dans mon fauteuil

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Tu parles mais je n’écoute pas.

Bien installé dans mon fauteuil je te regarde et quoi qu’il m’en coûte je n’en bougerai pas.

Tu te tiens face à moi dans cette chambre terne et sans âme dans laquelle tu contrastes avec le décorum. La lumière criarde impose ta silhouette dans cet univers triste et banal. Au milieu de la pièce, assise au bout du lit, tu ne peux me voir distinctement.

Ta robe mi-longue dévoile tes épaules, tes bras et tes jambes nues. En contre jour de la lumière criarde je devine ton visage que je connais par cœur. Je vois tes lèvres en mouvement et je distingue parfaitement tes paroles.

Tu parles, mais les mots glissent. Je me concentre sur toi. Je t’observe, mon regard te scrute. Les mots qui sortent de ta bouche sont crus et explicites, imagés et chauds. Ta voix sure et le ton que tu donnes font vivre le texte et transcendent les passages de ce roman érotique que tu me livres avec ton âme. N’importe quel homme à ma place oublierait sans doute son éducation en se jetant sur toi, mais je ne bougerai pas. Je m’en fais la promesse et je ne te décevrai pas.

Je ne recherche pas l’excitation de la lecture. Je veux profiter de la mise en scène que tu as orchestrée pour moi. Je sais que tu n’es pas insensible à la lecture et c’est ce spectacle qui me captive. Tu sais que je t’observe et tu aimerais me voir, mais je ne le veux pas. En périphérie de ton champ de vision, tu me cherches subrepticement du regard pour accrocher le mien, pour te rassurer et savoir l’effet que cela me fait.

Je ne veux pas t’accorder cette victoire. Ce serait trop simple et trop rapide. Je veux suspendre le temps qui nous est compté. Nos moments sont si rares et précieux que je veux saturer mes sens des milliers de détails qui s’offrent à ma vue, espérant qu’ils me permettront peut-être de les rappeler à la demande lorsque demain nous séparera à nouveau.

Tu as bien manœuvré. Je fais un effort surhumain pour ne pas réagir à l’histoire que tu lis car mon plaisir est dans la contemplation. A notre rencontre je ne pouvais détacher mon regard de ton visage. Puis dans les rares les moments d’intimité que nous avons consumés, j’ai mesuré combien les formes de ton corps me fascinaient. Ce soir, prisonnier de mes sens, je me voue à ta contemplation. Ta voix guide mon regard vers ta bouche et je vois tes lèvres charnues onduler. Dans le même temps, tes boucles d’oreilles se meuvent subtilement et leurs facettes métalliques qui scintillent attirent mon regard vers ton cou et ta nuque, que tes longues boucles brunes dissimulent partiellement. Tu connais trop bien le désir que j’ai d’y plonger et d’y respirer tout mon saoul les effluves de tes cheveux et de ta peau mélangées, en même temps que mes mains caressent tes cheveux. Depuis mon fauteuil, je me surprends à respirer l’air désespérément, pour y recueillir une hypothétique trace olfactive de cette partie de ton corps que j’affectionne.

Mais je ne bougerai pas, même s’il m’en coûte, le moment est trop précieux. Mon regard revient se poser sur tes lèvres alors que le passage que tu entames décrit une scène sensuelle. Je me concentre sur toi et j’imagine tes joues s’empourprer à nouveau. Ta respiration est plus forte et je remarque ton tour de cou qui serpente vers ta poitrine. Ses reflets argentés sont un miroir aux alouettes qui me guident vers ton décolleté savamment ouvert. Je suis les mouvements de ta poitrine qui se soulève irrégulièrement, comme des vagues tempétueuses. Puis, dans un long mouvement harmonieux tu allonges la jambe droite alors que tu ramènes ton talon gauche au pied du lit et je me délecte des reflets de lumière qui les parcourent.

Je ne compte pas te décevoir, alors je m’abandonne enfin à l’écoute du texte que tu as choisi pour nous et je sens mon corps y réagir comme le tien. Et j’attends que tu tournes la tête vers moi pour rompre la cérémonie dans laquelle chacun est partiellement un maître du jeu.

Nino Lescaut

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