Résidences d’écrivains et prix littéraires rémunérateurs

Les écrivains qui vivent de leur plume en France sont peu nombreux. Et la plupart d’entre eux ajoutent à leurs droits d’auteurs d’autres types de rémunérations…

Un article documenté de Tristan Savin pour le magazine français Lire :

La plupart des romanciers ne parviennent pas à vivre de leurs droits d’auteur. Mais il existe de nombreux – et parfois juteux – à-côtés, connus des seuls initiés : résidences d’écrivains, bourses d’Etat, prix richement dotés… Voici quelques-unes des astuces destinées à arrondir les fins de mois.

La littérature, on le sait depuis Villon, ne nourrit pas son homme, exception faite des poids lourds de l’édition. Alors, comment vivre décemment de sa plume en attendant le succès ? Pour ceux qui n’exercent pas déjà un métier ou ne vivent pas de leurs rentes, le quotidien impose une chasse aux subventions, aux prix littéraires et autres expédients, quitte à perdre de son temps d’écriture – ou un peu de son âme. Entre eux, les « professionnels de la profession » – les noms de Jean Rolin, Marie NDiaye et de quelques autres ressurgissent souvent, on le verra – s’échangent leurs tuyaux de « chasseurs de primes ». Passage en revue des occasions à saisir.

Confortables résidences d’écrivains

Il s’agit, pour un auteur, d’être hébergé dans une demeure – souvent charmante – pour écrire en paix. Dans le cadre des résidences d’artistes et des « échanges culturels », le ministère des Affaires étrangères a ainsi pris en charge plus de 650 auteurs en vingt ans. Cent « allocations forfaitaires » sont attribuées chaque année, dont trente dans le cadre des « Missions Stendhal ». L’aide comprend une allocation de séjour non imposable de 4 000 euros pour un mois (ou 6 000 pour deux mois). En bénéficient en 2010 : Lorette Nobécourt, François Jonquet, Elisabeth Barillé ou Susie Morgenstern.

La fameuse Villa Médicis, à Rome, est également très courue. Outre le faste des lieux et la possibilité d’y résider pendant un peu moins d’un an avec conjoint et enfants, l’allocation mensuelle d’un pensionnaire s’élève à 3 200 euros. Parmi les anciens pensionnaires célèbres : Bertrand Visage, Alain Fleischer, Bernard Comment, Mathias Enard, Yannick Haenel (l’auteur de Jan Karski) et Marie NDiaye. Dans un genre plus septentrional, la Villa Marguerite Yourcenar, à Saint-Jans-Cappel, accueille chaque année, pendant un ou deux mois, une quinzaine d’auteurs. Parmi eux : Sylvie Germain, Pierre Jourde, Charles Juliet, Fatou Diome, Vincent Delecroix… La Villa Yourcenar offre aux écrivains résidents le logement, le petit déjeuner et le repas du soir. Le voyage est pris en charge par le Département du Nord et les écrivains résidents peuvent se faire prêter bicyclettes ou voiture. Enfin, ils reçoivent une bourse mensuelle de 1 800 euros.

A la Villa Kujoyama, à Kyoto, les séjours d’écrivains durent de quatre à six mois et, outre l’hébergement dans un studio duplex de 64 m2 (avec salle de lecture dotée d’ordinateur), sont offerts l’aller-retour, un « soutien logistique au projet » de 2 000 euros et une allocation mensuelle de 2 600 euros. « En sous-louant son appartement parisien pendant ce temps, se souvient un « ancien », une fois déduits les frais de bouche, assez élevés au Japon, on se retrouve avec 2 000 euros d’argent de poche par mois . En capitalisant, on revient avec 12 000 euros. Seule contrainte : écrire un livre ! » En 2009, la Villa Kujoyama a accueilli la très nippophile Muriel Barbery.

Des prix rémunérateurs

Laissons le Nobel de littérature, avec ses dix millions de couronnes suédoises (un peu plus d’un million d’euros), sur lequel on ne peut décemment compter… A défaut, plus de deux mille prix littéraires – parfois très bien dotés – sont décernés chaque année en France, dont soixante-dix par l’Académie française. Au sommet, le prix mondial Cino-del-Duca, remis sur proposition du Quai Conti et doté de la bagatelle de… 300 000 euros ! Heureux lauréats des dernières années : François Nourissier, Mona Ozouf, Simon Leys et Milan Kundera.

Egalement très convoité, le prix Alain-Duménil, créé en 2007 par un homme d’affaires franco-suisse (propriétaire des Editions de L’Herne), remis au très chic hôtel Montalembert et d’un montant, lui, de 60 000 euros. Les premiers lauréats furent Emmanuel Carrère, Jérôme Garcin et Charles Dantzig. D’autres se consolent avec le prix de l’Assemblée nationale (45 700 euros) ou le grand prix Paul Morand (45 000 euros), offert à JMG Le Clézio, Jean Echenoz, Jean Rolin ou Jean-Paul Kauffmann.

Mentionnons enfin les prix « en liquide », comme celui de la cuvée de Meursault : 100 bouteilles d’un excellent vin blanc ! « C’est le prix qui m’a le plus fait plaisir, car il est donné par des vignerons », nous assure notre collaborateur Gérard Oberlé, lauréat 2009. Autre originalité : la Feuille d’or de la Ville de Nancy. Le lauréat ne repart pas avec un chèque mais avec… une feuille d’or réalisée par les Métalliers lorrains.

Bourses en cascade

On ne pourra pas dire que la France n’aide pas les écrivains. L’Etat subventionne des milliers de « projets » d’écriture, répartis par genre (poésie, roman, bande dessinée, scénario, etc.), à travers toutes sortes de soutiens financiers attribués sur dossier. Le Centre national du livre (CNL), qui dépend du ministère de la Culture, délivre chaque année une bourse Cioran, d’un montant de 12 000 euros (jadis, c’était 18 000…), attribuée à un écrivain pour lui permettre d’écrire un essai. De grands noms en ont bénéficié : Philippe Muray, Camille Laurens, Cécile Guilbert, Dominique Noguez… Encore mieux : la bourse Jean-Gattégno aide à soutenir un « auteur de référence ». Le montant « susceptible d’être attribué » s’élève à 50 000 euros, versés sur deux ans. Elle fut accordée à Antoine Volodine en 2008 et, l’année suivante, à… Marie NDiaye.

La SGDL (Société des gens de lettres), créée par Balzac, Dumas, Hugo et George Sand, apporte une aide structurelle ainsi que des coups de pouce ponctuels aux auteurs en difficulté. Elle offre notamment une bourse Poncetton et une bourse Thyde Monnier, chacune d’un montant – modeste – de 1 500 euros. Eric Holder, Lydie Salvayre, David Foenkinos, Tanguy Viel, Eric Chevillard, Charles Dantzig et même Anna Gavalda en ont profité.

Encore faut-il s’y retrouver dans ce maquis et savoir remplir les bons formulaires… Dans ce domaine, Marie Billetdoux n’a pas de rivale. Dans C’est encore moi qui vous écris… (Stock), publié le mois dernier, elle raconte sans fard la manière dont elle s’y prend. En 1974, demande d’une bourse pour séjourner aux Etats-Unis. En 1975, aide du CNL de 2 000 francs par mois, pendant un an, pour « écrire un beau roman ». En 1982, prix de l’Académie française d’une valeur de 3 000 francs. En 1984, nouvelle bourse du CNL d’un montant de 54 000 francs. En 1996, nouvelle demande, étayée par le besoin urgent de rembourser des emprunts bancaires… La commission lui offrira 80 000 francs l’année suivante. Enfin, en décembre 2003, énième « bourse de création » d’un montant de 12 600 euros. En une mise en abyme vertigineuse, C’est encore moi qui vous écris… se termine par une demande d’aide au CNL destinée à publier… C’est encore moi qui vous écris… !

Traductions

Certains écrivains gagnent mieux leur vie en traduisant les autres. Le phénomène n’est pas nouveau : Boris Vian a engrangé plus de droits d’auteur avec ses traductions de Chandler qu’avec L’écume des jours. Si la plupart des traducteurs doivent souvent se contenter de forfaits (entre 3 000 et 5 000 euros), les écrivains bénéficiant d’une notoriété se voient aussi proposer des droits d’auteur au-delà d’un certain seuil de ventes. David Fauquemberg, auteur remarqué de Mal tiempo (Fayard) et traducteur de James Meek, fait partie de ceux-là : « Le forfait de base est de 21 à 23 euros brut le feuillet, soit 8 à 12 000 euros pour un livre de 400 pages. Le pourcentage est de 2 % sur les ventes au-delà de l’à-valoir, mais je n’en ai jamais perçu. Le principal intérêt est la flexibilité des délais : on a parfois un an pour faire une traduction, ce qui permet de s’organiser pour écrire un roman. »

Négritude

Prêter sa plume à d’autres, plus connus, permet à bien des écrivains de boucler les fins de mois… « Il y a beaucoup de livres écrits par des « nègres », confie l’un d’eux. La rémunération dépend du potentiel de vente et de la charge de travail. En moyenne, on touche une avance de 4 ou 5 000 euros et un pourcentage sur les ventes qui ne dépasse pas 2 % – sauf dans le cas d’un nègre très demandé. L’à-valoir peut atteindre 10 000 euros (rarement plus) avec ou non des droits d’auteur. » Depuis peu, les nègres s’affranchissent : ils cosignent les ouvrages et parviennent souvent à toucher un tiers de la rémunération totale. Dans la profession, on les appelle désormais les « métis ».

Postes influents

Un directeur de collection est salarié (en moyenne de 1 500 à 3 000 euros) par l’éditeur ou payé au pourcentage (1 ou 2 %) sur les ventes des ouvrages. Dans ce cas, il signe un simple contrat d’auteur mentionnant son apport intellectuel à l’oeuvre. « En tant que directeur de collection chez Buchet-Chastel, explique Xavier Houssin, mon à-valoir représente 1 220 euros brut, payables en deux fois ». Jean-Marie Laclavetine et Philippe Sollers, chez Gallimard, Charles Dantzig et Jean-Paul Enthoven chez Grasset occupent ce type de poste. A l’échelon « inférieur » se situent les « lecteurs », rémunérés au manuscrit (de 50 à 100 euros) pour rédiger des fiches de lecture. Justine Lévy, employée à mi-temps par Stock, est l’une des plus célèbres. Cela permet à son éditeur de la soutenir en sus de ses droits d’auteur.

Grand et petit écran

Télévision et cinéma offrent une diversification lucrative. Adaptation de livres, écriture de synopsis, de scénarios, de dialogues peuvent rapporter de 15 000 à 150 000 euros, selon le budget du film. A quoi s’ajoute la diffusion sur petit écran. A titre indicatif, une chaîne de grande audience verse des droits d’environ 150 euros par minute de diffusion (soit 13 500 euros pour un long-métrage), répartis ensuite entre tous les détenteurs de droits. Tonino Benacquista, Philippe Labro, Didier Decoin, Patrick Cauvin, Jean Vautrin ou Eric-Emmanuel Schmitt ont pu goûter aux joies de ce système.

Commandes diverses

Avec la notoriété, les sollicitations arrivent. Ces commandes prennent des formes diverses : beaux livres, ouvrages pour enfants, récits historiques, etc. Erik Orsenna écrivit ainsi pour la Corderie royale de Rochefort et sur l’épopée de l’Airbus A380, Alain Blottière réalisa un ouvrage de luxe pour une marque de stylos et Nicolas Bouvier lui-même honora une commande de l’OMS sur les maladies oculaires. Mais c’était en tant qu’iconographe, son second métier, avant le succès de L’usage du monde.

(article écrit par Tristan Savin pour le magazine Lire, avril 2010)

Vous pouvez retrouvez d’autres articles de ce dossier spécial du magazine Lire consacré aux écrivains en cliquant sur les liens ci-dessous :

Jean-Marc Roberts : « Un éditeur ne doit pas toujours chercher à faire de bonnes affaires »

Edition : les transferts payent-ils ?

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4 thoughts on “Résidences d’écrivains et prix littéraires rémunérateurs

  1. hugues eta

    Je suis un écrivain d’Afrique, précisément du Congo/Brazzaville.Créer n’est pas du tout facile pour moi par manque de conditions appropriées bien que j’aie déjà mis sur le marché du livre un recueil de poèmes publié en 2004 aux editions la bruyère(mourir pour naitre) et un roman, en 2010 aux éditions le chasseur abstrait(une silhouette de poule), mazères.J’ai bien aimé votre article et je souhaite vivement bénéficier d’une bourse d’écriture.

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  2. valery kammegni

    Je suis l’auteur de l’ouvrage LES MAUVAIS RICHES, paru chez l’Harmattan. Comment les auteurs, qui sont en avant garde de la création et de la créativité ne bénéficient pas de droits spéciaux? C’est à dire, une réelle considération, qui leur permettrait automatiquement de vivre décemment de leurs œuvres, à compté de la deuxième publication…

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  3. Honoré de Sumo

    Article très intéressant.
    J’ai commencé par éditer pour le plaisir que j’avais à m’entretenir avec mes auteurs. Il s’agissait au départ de livres d’entretiens. Ensuite, j’ai diversifié. Pour 2013, je prévois d’éditer une douzaine de livres, allant du roman à la poésie en passant par l’essai ou encore la biographie.
    Site internet de la maison d’édition:
    http://www.leseditionscontinentales.com
    Contact: info@leseditionscontinentales.com

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