Quatre éditeurs en quête d’auteurs

Ils étaient écrivains, mais aussi éditeurs. En 1965, Queneau, Paulhan, Aury et Brisville évoquaient leur second métier avec Marguerite Duras.

La « littérature brute ». Quand on est éditeur, on en reçoit énormément. Les manuscrits – puisque c’est de ça dont il s’agit – peuvent provenir de n’importe qui, de n’importe où, n’importe quand. On doit ensuite en faire le tri.

Raymond Queneau, Jean Paulhan, Dominique Aury et Jean-Claude Brisville ont tous été écrivains, mais aussi éditeurs. Les trois premiers pour Gallimard, le dernier chez Julliard. En 1965, ils livrent leur témoignage à Marguerite Duras (pour le Nouvel Observateur) sur ce métier de « juge de la littérature brute ». Avec chacun une vision personnelle sur le monde de l’édition et celui de l’écriture.

Raymond Queneau : le travailleur

Pour l’auteur de Zazie dans le métro, l’éditeur doit se poser une question : le manuscrit est-il publiable ou pas ? Avec un corollaire concernant l’auteur : « S’agit-il d’un écrivain, d’un futur écrivain ou de quelqu’un qui est tout à fait en dehors du coup ? »

Et la distinction, pour Raymond Queneau, se faisait toujours de manière évidente. Elle se cristallise autour de la notion de travail. Etre écrivain, selon lui, ne s’improvise pas. C’est un véritable métier, au même titre qu’être acrobate ou menuisier. Ainsi, il estimait que « le professionnel de l’écriture a déjà conscience de ce que c’est que l’écriture, le métier, le travail de l’écrivain et que ce qu’il écrit est destiné à être publié ». Contrairement à l’amateur, il s’agit de quelqu’un « qui ne pense pas qu’à soi-même, qui n’écrit pas pour son propre plaisir, qui n’écrit pas pour se soulager. »

« Un écrivain, c’est quelqu’un qui se rend compte qu’on n’écrit pas seulement pour se faire plaisir à soi-même, quelqu’un qui a conscience de ne pas être seul. L’homme, ou la femme, qui est véritablement intéressé par l’écriture sait qu’il appartient à la communauté des autres écrivains, qu’il a des contemporains qui le jugeront, qui le critiqueront, qui écriront parallèlement à lui, développait Raymond Queneau. L’amateur, c’est malheureusement quelqu’un qui reste en lui-même, qui peut écrire des choses agréables, mais qui n’a pas la puissance nécessaire pour communiquer avec les autres, avec le public. »

S’il jugeait le travail essentiel, il pensait aussi que le métier d’écrivain est nécessairement une vocation précoce. « Il y a des exemples d’écrivains tardifs. Mais, le plus souvent, c’est un signe pathologique. Presque toujours, un écrivain écrit tôt, écrit jeune, soutenait-il. A ma connaissance, la plupart des écrivains écrivent depuis l’enfance. Ils ont commencé à sept, huit, dix ans, presque tous… » Avant de conclure : « C’est un phénomène mystérieux. »

Jean Paulhan : l’optimiste

Selon Jean Paulhan, « la littérature, bonne ou mauvaise, est toujours utile ». Une bonne raison à cela pour lui, c’est qu’elle est « un effort pour voir le monde comme si nous n’y étions pas, ce qui est tout de même le but de la littérature », argumentait-il.

En temps qu’éditeur, il possédait tout de même des critères de sélection. Celui qui restait pour lui fondamental, c’était le souci du lecteur. « La littérature qui est publiée assure – ou on croit qu’elle va assurer – un progrès général pour tous les lecteurs, au lieu que la littérature non publiée, beaucoup plus détestable sans doute, ne fait qu’assurer le progrès de son auteur », détaillait-il. Non sans ajouter, bienveillant : « Mais c’est déjà beaucoup, après tout. »

Dominique Aury : l’éphémère

Dans son travail d’éditrice, Dominique Aury classait les manuscrits en deux grands groupes : « les sujets autobiographiques et les autres ». Elle avouait une très nette préférence pour la première catégorie : « Dans l’autobiographie elle-même il y a des gens qui racontent soit leur enfance, soit leur adolescence, soit leurs difficultés conjugales. A mon avis ce sont les plus passionnants, les plus vrais. »

Sur la question de l’écrivain, elle ne parlait pas de « vocation », à l’image de Raymond Queneau, mais évoquait plutôt la « chance ». « Il se trouve qu’un beau jour quelqu’un a la chance d’être écrivain, c’est tout, lâche-t-elle. La chance d’être écrivain, ça ne se définit pas. C’est d’avoir à la fois quelque chose à dire et le moyen de le dire, d’avoir à la fois un sujet et un langage, d’avoir surtout quelque chose d’assez intense à exprimer, ou plutôt une force assez grande pour l’exprimer, parce que tout le monde a quelque chose à dire. »

Mais cette chance, concluait-elle, n’était pas nécessairement permanente : « Il y a des gens qui sont écrivains pendant soixante pages, et puis ils écrivent ensuite cent cinquante pages qui ne sont plus d’un écrivain, confiait Dominique Aury à Marguerite Duras. Un livre raconte l’histoire d’une femme. Elle réfléchit pendant toute une nuit à une histoire qui lui est arrivée, une histoire d’amour qui lui est arrivée. Elle raconte pendant les soixante pages sa nuit de réflexion. Ensuite elle développe cette histoire d’amour et ça ne vaut plus rien. Mais les soixante premières pages de la nuit de réflexion, c’était magnifique. Elle a été écrivain pendant soixante pages. »

Jean-Claude Brisville : le solitaire

Celui qui reconnaissait ne retenir qu’à peine 10 % des manuscrits reçus avait une idée bien précise sur la raison qui pousse les gens à écrire : le besoin de communiquer. « Je crois que les gens sont terriblement seuls. Seuls dans la promiscuité d’ailleurs, expliquait Jean-Claude Brisville. Ils s’imaginent que le livre publié devient une sorte d’objet magique qui leur donnera accès à un monde où la vie sera plus facile et où leurs soucis matériels (très souvent, les auteurs qui envoient des manuscrits ont des ennuis graves) s’effaceront. »

Une vision déprimante qu’il confirmait ensuite, quand Marguerite Duras l’interrogeait sur la qualité de l’écriture à l’époque. « [La plupart des gens qui écrivent] n’ont aucune idée de ce qu’est la littérature, attaquait Jean-Claude Brisville. Ils l’apprennent quelquefois, mais les manuscrits qui nous arrivent sont souvent assez déroutants. On a l’impression que ces gens croient que, parce qu’ils savent parler, du même coup, ils savent écrire. » Manifestement, lui regrettait le temps « d’avant la télévision et la radio ». « Les gens qui envoyaient [des manuscrits] avaient une certaine culture. Ils étaient sensibles à certains livres et ils essayaient en somme de s’approprier le pouvoir qu’ils admiraient chez l’auteur qu’ils aimaient, soupirait-il. A ce moment-là, on avait l’amour du langage. »

(d’après Le Nouvel Observateur)

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