Publier chez Gallimard

Nombreux sont les auteurs qui rêvent de publier leur roman dans la collection Blanche de Gallimard. Quelles sont les raisons de cet engouement également partagé par des écrivains étrangers ? Dans un dossier consacré aux 100 ans de Gallimard, le quotidien français Le Monde a analysé la situation :

Un lieu de désir et d’angoisse

Dans la mythologie naïve de beaucoup de jeunes écrivains, Gallimard occupe une place à part. Parce qu’un texte ne paraît jamais seul. Parce qu’il s’apprécie à l’aulne de ceux qui l’ont précédé, qui l’inscrivent dans une généalogie d’éditeurs et d’auteurs. Marquée dès l’origine par des choix d’écrivains, ceux de La Nouvelle Revue française, la maison Gallimard est devenue en un siècle le synonyme d’une certaine idée de la littérature : exigeante et reconnue. Au point de devenir l’objet d’un désir largement partagé, comme si entrer chez Gallimard revenait à entrer en littérature.

Certes, l’éditeur de la rue Sébastien-Bottin n’a pas le monopole de ce désir. D’autres maisons jouissent d’un prestige non négligeable, même si certaines l’ont rejoint, pour un bénéfice mutuel, tout en conservant leur indépendance (ainsi POL ou Verticales, plus récemment). Néanmoins, quand on interroge la plupart des auteurs de la maison, être édité par Gallimard relève le plus souvent du rêve devenu réalité : on cite les nombreux prix, les auteurs consacrés par l’histoire littéraire, tel roman essentiel du XXe siècle ou tel éditeur remarquable. Les écrivains ne défendent pas une entreprise, mais une littérature et une histoire.

Ce qui frappe, en revanche, c’est parfois la répugnance des anciens auteurs Gallimard à expliquer leur départ. Certains pour des raisons légitimes (le temps a passé), d’autres avec une certaine élégance : les incompatibilités d’humeur entre un écrivain et son éditeur ne se commentent pas. Il n’en reste pas moins un étonnant silence. Alors qu’au chapitre de la rumeur, le bruissement est parfois tout autre. Comme si Gallimard intimidait justement par sa mythologie. Ce qui n’empêche cependant pas (mais le nombre de publications l’explique aussi) que tous les titres, notamment ceux de  » la Blanche  » ne soient ni impérissables ni promis au même avenir radieux. Les inaperçus existent ici comme ailleurs. Du point de vue des écrivains étrangers, la donne est plus claire. Gallimard jouit d’une image plus que positive, comme le suggère Ian McEwan (Prix Femina étranger pour L’Enfant volé, en 1993) :  » Gallimard n’est pas seulement une grande institution française, elle est planétaire. Si l’on envoyait son catalogue à travers la galaxie, nous, Terriens, serions fiers que notre civilisation soit aussi bien représentée.  » Antonio Tabucchi renchérit et insiste sur les écrivains francophones –  » les plus grands du siècle : Gide, Proust, Céline, Camus, Edouard Glissant…  » Avec franchise, il reconnaît qu’être publié avec eux,  » c’est gratifiant, au sens étymologique du terme : ce qui procure une satisfaction psychologique « .

Les autres éditeurs et les agents le reconnaissent : Gallimard représente quelque chose de plus, une histoire, un catalogue, qui séduit les écrivains largement au-delà des frontières hexagonales. Ainsi, des auteurs ont pu préférer la reconnaissance de la marque à des contrats plus rentables ailleurs. On le devine, d’autres s’en moquent. Ou privilégient une relation particulière avec un éditeur : une amitié. Ainsi, pour Antonio Tabucchi, la chose est-elle  » fondamentale  » :  » Comme pour Christian Bourgois, mon premier éditeur, avec lequel j’ai eu un lien d’estime et d’amitié, j’ai dès le début établi avec Antoine Gallimard une relation qui va au-delà d’un simple rapport commercial et éditorial.  »

La personnalité des membres de la famille Gallimard, mais aussi des différents éditeurs de la maison, revient souvent dans les propos des uns et des autres. Hans Magnus Enzensberger, traduit depuis 1981 dans la collection  » Du monde entier « , l’évoque avec humour :  » Il y a plus de trente ans, j’ai reçu un énorme paquet de la part de monsieur Gaston Gallimard. C’était la réédition du « Dictionnaire de la langue française », d’Emile Littré, en sept volumes. Je ne crois pas qu’aucun autre éditeur soit capable d’un geste pareil.  » Plus récemment, Antonio Tabucchi rappelle le geste d’Antoine Gallimard lançant  » un appel de soutien en ma faveur, à l’occasion d’une requête d’un puissant homme politique italien au passé compliqué « . Pour les écrivains, Gallimard est toujours une maison à part.

(article écrit par Nils C. Ahl pour le Monde des Livres, 10/03/11)

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