Choisir le point de vue du narrateur dans le roman (1e partie)

Laure Pécher est agent littéraire, éditrice et animatrice d’ateliers d’écriture sur le roman. Découvrez un reportage vidéo sur l’atelier d’écriture de Laure Pécher sur : sa page chroniqueur.

Tous les 15 jours, retrouvez sur enviedecrire.com la chronique de Laure Pécher. Elle aide les apprentis écrivains à repérer les pièges habituels des débutants et à écrire un premier roman à la structure solide.

Le narrateur dans le roman est celui qui prend par la main le lecteur et le guide, c’est lui qui lui donne à voir, à entendre tout au long du récit. Mais à quel titre occupe-t-il cette place ? D’où parle-t-il ? Et d’où tient-il ce qu’il sait ? Quelle est sa légitimité ? Au nom de qui parle-t-il ? Quelles sont ses intentions ?

Point de vue extérieur et global
Le point de vue est l’angle adopté par le narrateur pour raconter son récit. Le narrateur dans les romans classiques était le plus souvent appelé narrateur omniscient, ce qui n’est pas suffisant en réalité car un narrateur omniscient peut adopter plusieurs points de vue. Il est extérieur à l’univers fictionnel, il n’est pas incarné, pourtant il a un œil, un regard, une voix.

Lorsqu’il est doté d’un don d’ubiquité, qu’il a accès à l’intériorité de chaque personnage du roman, qu’il connaît le passé, le présent et le futur de chacun, le point de vue qu’il adopte est son point de vue de narrateur qu’on appellera global puisqu’il balaye tout, voit tout, se déplace partout.

Avantages, pièges et inconvénients
Ce narrateur est un manipulateur par excellence, puisqu’il en sait toujours plus que le lecteur qui en sait plus que chacun des personnages. Il est très utile par exemple pour générer du suspens, pour faire naître chez le lecteur l’attente ou la crainte d’un dénouement. Un narrateur qui adopte un tel point de vue place son lecteur dans un état avancé de connaissance, mais plus sa connaissance augmente, plus le sentiment d’impuissance s’accroît. Un lecteur impuissant est un lecteur qui s’inquiète, qui redoute, qui espère jusqu’à la dernière page. Il est l’homme invisible, celui qui est bringuebalé dans l’univers fictionnel sans jamais y prendre part. Il ne peut être vu ni entendu, voudrait se saisir des manettes à la place du narrateur, mettre en garde les personnages, leur dire ce qu’il sait et que eux ne savent pas. Mais rien ! il ne peut rien faire, juste observer. Il ne peut pas crier comme les enfants au théâtre de Guignol : « attention au gendarme ! »

Mais ce type de narration nécessite une construction et une gestion de l’information très subtiles. De plus, l’auteur a tendance à oublier, ou localement ignorer, son narrateur, et à se manifester, bien qu’inconsciemment, signifiant par là au lecteur que c’est lui qui tire les ficelles et qu’il les tire mal.

EXERCICE PRATIQUE
Dans ce début de nouvelle L’Inutile Beauté de Guy de Maupassant, le narrateur est extérieur à l’univers fictionnel, il n’est pas incarné, pourtant son point de vue n’est pas celui décrit plus haut. C’est un point de vue dit focal. Pourquoi ?

La victoria fort élégante, attelée de deux superbes chevaux noirs, attendait devant le perron de l’hôtel. C’était à la fin de juin, vers cinq heures et demie, et, entre les toits qui enfermaient la cour d’honneur, le ciel apparaissait plein de clarté, de chaleur, de gaieté.

La comtesse de Mascaret se montra sur le perron juste au moment où son mari, qui rentrait, arriva sous la porte cochère. Il s’arrêta quelques secondes pour regarder sa femme, et il pâlit un peu. Elle était fort belle, svelte, distinguée avec sa longue figure ovale, son teint d’ivoire doré, ses grands yeux gris et ses cheveux noirs ; et elle monta dans sa voiture sans le regarder, sans paraître même l’avoir aperçu, avec une allure si particulièrement racée, que l’infâme jalousie dont il était depuis si longtemps dévoré, le mordit au cœur de nouveau. Il s’approcha, et la saluant :

Vous allez vous promener ? dit-il.

Elle laissa passer quatre mots entre ses lèvres dédaigneuses :

Vous le voyez bien !

Au Bois ?

C’est probable.

Me serait-il permis de vous accompagner ?

La voiture est à vous.

Sans s’étonner du ton dont elle lui répondait, il monta et s’assit à côté de sa femme, puis il ordonna :

Au Bois.

Découvrez la seconde partie de la chronique en cliquant ici : Choisir le point de vue du narrateur dans le roman (2e partie)

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