Max Obione : La saison des feuilles

En cette saison des prix littéraires, Max Obione vous livre ses impressions et dévoile en avant-première le début de son nouveau roman ! Chaque mois, retrouvez sur enviedecrire.com, une chronique de Max Obione qui nous parle de sa passion de l’écriture. Son dernier livre Scarelife est paru aux éditions Krakoen en mars 2010.

Si vous avez manqué le reportage vidéo présentant Max Obione, retrouvez-le sur : sa page chroniqueur.

C’est la saison des feuilles qui volent au vent, le monde des livres bruit de rumeurs jusqu’au moment où la sentence tombe…

Ainsi, roulement de tambour : « le Goncourt est attribué à La carpe et le méritoire, le Renaudot à Cata Baby, etc ». C’est la frénésie médiatique ; défilent notamment sur les plateaux de télévision et de radio, les heureux lauréats. En cette occurrence, vaut mieux être « un bon client » pour les médias, j’ai donné crédit à une mauvaise langue qui affirmait que certaines maisons d’édition dans cette perspective se basaient davantage sur le casting que sur la qualité intrinsèque de l’ouvrage à promouvoir. Une gueule, du bagout, une personnalité qui perce l’écran, un lourd passé, de préférence glauque, un happening lors d’un passage à l’écran, des vannes à l’emporte pièce, voilà bien des ingrédients qui priment fréquemment dans l’apparition d’un phénomène médiatique autour d’un écrivain, car… les ventes sont au bout.

Le trébuchet du temps

Rappelez-vous le numéro de Bukowski chez Pivot, du temps d’Apostrophes. Aujourd’hui notre Houellebecq irlandais y promène sa dégaine fatiguée ; de sa voix gourmée, il asséne des aphorismes libertaires devant des « journalistes » aux anges lui servant la soupe avec des préventions de bonnes sœurs à cornettes au chevet d’un grand malade. L’autre matin, sur France Inter, d’un revers de main, il jeta aux orties la citoyenneté, ressassant la critique la plus éculée autant que réactionnaire de la démocratie représentative, valorisant au contraire la démocratie directe tout en ayant répudié deux minutes auparavant sa qualité de citoyen, la contradiction chauffée à blanc donc, prétendant que le pays de sa langue n’est qu’un hôtel, qu’il n’avait aucun devoir à son égard, lui, l’exilé fiscal…  soudain un silence très blanc devint palpable « dans le poste », l’oracle chouchou venait de jeter un froid sibérien. Le « bon client sympa » jusqu’alors l’était moins, mais il avait fait le show du maudit. Le conformisme de l’impolitiquement-correct était donc bien au rendez-vous. Quand la mousse, l’emballement seront retombés, le temps, les années jugeront de la réelle valeur littéraire de cet auteur. En attendant l’édition en poche, je préfère lire hors des sentiers rebattus.

Une littérature sans prix

Bon, d’accord, je ne suis pas exempt de contradiction ; je n’ai pas remporté le prix littéraire décerné par les Amis des littératures policières – Trophée 813 du polar francophone – un prix de lecteurs, fans du genre. Pas d’argent à la clé, rien que de la reconnaissance des amateurs. Consolation : Scarelife n’est pas le dernier du classement des cinq meilleurs romans sélectionnés par les mêmes, parmi la pléthore de polars édités dans l’année. Heureux cependant d’avoir été distingué, surtout pour la petite cabane d’édition Krakoen (collectif d’auteurs organisé en coopérative d’édition). Ces compétitions, un peu vaines au demeurant, tartinent la pommade sur les ego des romanciers, mais la vraie satisfaction finale, vient en réalité de l’échange qu’apportent en direct les lecteurs appréciant l’ouvrage. Des lecteurs curieux, bien conseillés par un libraire acteur, ne répondant pas au brouhaha marchand qui invoque les tirages faramineux comme seul étalon de la valeur littéraire.

La littérature de mauvais genre

Après avoir aiguisé ma langue de vipère, je reviens à mon mouton. On s’était quitté la dernière fois sur un projet de nouveau polar. Cette chronique mensuelle a le mérite de me pousser dans les retranchements douillets de ma fainéantise confortable bien que l’envie d’écrire me taraude en permanence. J’ai le titre : « Les petites sueurs » (j’ai pas (encore) osé ajouter « des pôvres ») , et j’ai la thématique : dans la France contemporaine, une famille du quart-monde de banlieue intente à sa façon un procès à un patron d’une multinationale alimentaire qui stockoptionne comme un malade. Voilà, le pitch, reste à trouver la structure romanesque, à dresser la galerie de portraits des protagonistes qui seront hauts en couleur bien évidemment. J’ai déjà les vingt premières pages… L’amorçage est fait, reste à boucler ce roman comme un exutoire à mon ressenti dans cette période désespérante où la misère croit : un roman pour gueuler et sourire noir.

Voici le tout début, brut de décoffrage :

« Mais Fouléboul n’est pas un gars réglo.

On était prévenu pourtant. Ça n’a pas traîné, on a eu la grosse pression, tout de suite, du genre bouchon de mousseux qui se fait bousculer par les bulles pressées de respirer. Il a dit que Lumid avait loupé le rendez-vous. Que c’était toujours la même histoire avec ce pas grand chose, un épris, un rameur, un troudebaleur, un moins que rien. Qui jure mordicus qu’il sera là à quatre heures du mat pétantes. Total, tu glandes dans le froid avec des clodos qui te rotent au nez quand c’est pas des radasses qui te vendent la botte. Tout était donc à refaire, mais comme on savait que Fouléboul racontait n’importe quoi pour échapper aux coups de canne de LaMéduse, on attend avec l’impatience du lotomaniaque que Lumid donne sa version. Alors là, ça risque de chier carré. C’est pour ça qu’on surveille la rue Gagarine, les keufs, on sait jamais ce qui les décide à descendre jusqu’à notre étage. Les petits font le pé, des fois que.

Rien que de savoir que Mumur, Vieuc et Troude ont échappé de justesse à la rafle d’hier matin, LaMéduse a ses vapeurs, elle fume, tellement elle est fumasse, ce qui est logique entre parenthèses.

— Ça fout les boules ! dit Fouléboul.

— Comme d’habitude, c’est tout ce que tu trouves à dire ?

— Je te jure que je dis la vérité vraie.

— Si tu crois que ça me ragoûtes, toutes tes noiseries !

— Je te jure !

— Quand je pense que mon Mumur aurait pu se faire choper, j’ai les chocottes rétrospectives.

Elle pousse sa bouche en avant comme pour happer un souffle d’air passant à sa portée.

— Je te jure ! qu’il s’ingénie à répéter le naze.

— Tout à l’heure, tu iras chez les Zoulous, demander un rendez-vous à Slimane, de ma part, tu piges, attention pas de lézard, sinon…

Fouléboul baisse le nez. Des yeux, il suit une blatte qui revient du boulot ; elle se coule sous la gazinière, elle y fait la nouba avec ses congénères, elle n’est pas prête de déguerpir, vu que le ménage est blackouté depuis des années dans cette turne qui sent le pauvre et le malodorant. LaMéduse se tamponne la poitrine de son poignet boudiné. Ses bracelets d’argent cliquètent. Taptapboumboum, faire passer le spasme qui tarabuste sa cage dissimulée derrière ses deux grosses mamelles affalées sur son ventre abattu sur ses genoux. Sa respiration ou ce qui en tient lieu, tant le sifflement qu’elle émet signale la crise d’asthme, est aussi courte que la ficelle du string d’une fille du Crazy. Elle arrive à dire entre deux souffles de moribonde, presque :

— Pousse-moi, connard !

Fouléboul s’exécute, il dirige le fauteuil vers la chambre, slalome entre valises entreposées, cartons culducamion, ballots de fringues. »


Retrouvez Max Obione sur son blog : ça déblogue un max

Pour découvrir Scarelife, le dernier roman noir de Max Obione, rendez-vous sur : le site Internet des éditions Krakoen.

Découvrez aussi Balistique du désir, le recueil de nouvelles de Max Obione.

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