Max Obione : Debout les mots !

L’acte d’écrire est une expérience unique et intime, entre disposition et travail. Max Obione nous parle ici de la relation entre l’auteur et l’écriture. Chaque mois, retrouvez sur enviedecrire.com, une chronique de Max Obione qui nous raconte sa passion pour l’écriture. Son dernier livre Scarelife est paru aux éditions Krakoen en mars 2010. En février il publiera une nouvelle intitulée Boulette aux éditions In-8, dans la collection La porte d’à côté dirigée par Jean-Paul Basly et en mars un nouveau recueil de nouvelles : L’ironie du short, chez Krakoen dans la collection Court-Lettrages.

Si vous avez manqué le reportage vidéo présentant Max Obione, retrouvez-le sur : sa page chroniqueur.

Morphée fait la tête; je le délaisse lorsque la nuit décline vers le jour ; il sait qu’une autre maîtresse m’attire dans ses bras aux premières lueurs de l’aube.

Franchement… quel ressort peut-il bien propulser un type hors de son lit à cinq heures du matin pour aller tapoter des histoires sur son micro-ordinateur ? J’ai déjà répondu en partie dans mes chroniques précédentes. Si j’en crois les confidences de certains écrivains, nombre d’entre eux s’adonnent à cette pratique matutinale, la Nothomb en particulier est au taf tous les matins à quatre heures !

Si tôt, l’esprit (ou prosaïquement les méninges), apaisé de quelques heures de sommeil, est semble-t-il plus apte à solliciter l’imagination. Le processus mental des rêves l’a rapetassé à son insu. C’est ainsi – à faire sans doute hurler un neuroscientifique –  que j’incrimine cette restitution surgie de l’indicible néant qui fait s’enchaîner les phrases les unes aux autres pour raconter des histoires, décrire des situations, dresser des portraits.

Un nid foutraque

Eveillé depuis quelques minutes, je me lève et me dirige sans bruit vers la salle de bain, passe de l’eau froide – ouch ! –  sur mes paupières et ma nuque. Me voici fin prêt. Je pénètre dans mon bureau, du moins ce qu’il est communément admis de désigner ainsi l’endroit disposant de quelques accessoires idoines pour écrire. On le qualifie plus volontiers de foutoir indigne ou de bordel indescriptible tant les amas de livres et de vieux papiers divers décrivent davantage, au pire, une décharge, au mieux, l’annexe d’un établissement où l’on recycle nos poubelles papier.

Ce nid foutraque constitué de sédiments imprimés, à l’aide desquels je mesure le temps à l’épaisseur des piles de documents disparates, me rassure. Quant au désordre des livres empilés, il arrive qu’il m’exaspère quand je cherche vainement un titre particulier, mais, en revanche, cette recherche me comble lorsque je tombe sur un ouvrage éloigné de ma mémoire et dont la magie opère à nouveau au point d’oublier l’objet premier de mon exploration.

Me voici à pied d’œuvre !

Dans le clair-obscur

Le fait est que j’allume mon vieux micro, un Vaio Sony, première génération, disposant d’un écran de vingt cinq centimètres dont l’éclat terne donne son meilleur dans le clair-obscur. Il se met à ronronner et j’accède au texte en cours. Le texte s’affiche plein écran en caractère 20, margé comme un livre, ce qui suggère d’emblée à la fois l’aspect et la pagination du texte définitif.

Nous y voilà ! Dans la maison calme, pour quelques heures hors d’atteinte de ces maudits téléphones portables, des tracas de la vie quotidienne et des multiples sollicitations, je relis les pages frappées la veille afin de « raccrocher les wagons » du récit ; laissant courir mes doigts sur le clavier, je rédige ce premier jet, ce vert jus, résultat de ce frais débondage de l’imagination. Avec vivacité, de tous mes doigts, sans regarder ceux-ci, le regard concentré sur les mots qui s’affichent les uns derrière les autres, j’active les touches du clavier. Comme j’ai été bien inspiré d’aller draguer – je l’avoue – les filles qui fréquentaient le cours Pigier à Caen, ce vivier des futures secrétaires d’alors. Mes tactiques d’approches m’ayant ainsi conduit aux cours du soir, j’ai donc appris, malgré tout, les secrets de l’Azerty selon les canons dactylographiques orthodoxes. Je m’en félicite chaque jour.

La transfusion du magma cérébral vers la surface plane de l’écran,  à l’aide du code de liaison entre l’auteur et les lecteurs à venir qu’on appelle une langue, peut s’opérer.

La vérité du texte

Ma journée d’écriture n’est pas celle d’un forçat de la page à tartiner, enchaîné à son bureau tel un bureaucrate besogneux exerçant le métier d’écrivain. Si je devais considérer le fait d’écrire comme un métier, je me lasserais vite de « l’aventure de l’écriture » selon Jean Ricardou. Ecrire est une récompense, pas un pensum ! Dans mes meilleurs jours, j’écris durant quatre heures au total. Commençant à cinq heures, je m’arrête vers huit heures environ. Lorsque l’odeur du café vadrouille dans le couloir et la cage d’escalier et que le transistor relate les infos, je ferme l’appareil sans relire. Laisser reposer le texte, comme la pâte à pain afin qu’elle lève. Je reprends en général ce premier jet vers onze heures du matin et cinq heures de l’après-midi. Ce qui m’amène à constater que c’est à jeun que je suis productif. Pas de bibine, ni fumette ni acide, pas de béquilles d’inspiration, rien que du naturel, de l’écriture bio !

La fraîcheur du premier jet, comme le trait instinctif du peintre sur sa toile, donne la vérité du texte. Il y a dans une pochade enlevée, une esquisse non aboutie, un modelage entamé, la forme brute et l’architecture d’une genèse. C’est à partir de ce jaillissement, de ce substrat originel que véritablement le travail littéraire commence. Et ce travail consiste à raboter les adjectifs ou les adverbes surnuméraires, à ponctuer en rythme, à vivifier les dialogues, à affiner les images, à accorder le bruit des mots, à inverser les termes, à substituer des synonymes, à supprimer les tics d’écriture et de langage, à dégraisser la phrase ou revoir les propositions d’enchaînements, etc. Cette mise au point peut être entreprise n’importe où, n’importe quand. Car le principal est accompli dans ce premier jet qui peut comprendre deux pages dans les mauvais jours comme vingt pages dans les bons.

Raconter des histoires, utiliser la fiction pour dire le monde, pour exprimer « ma haine et mon amour », décoder le roman de genre pour enserrer mes écritures dans un cadre donné, donner du plaisir à lire, voulez-vous d’autres raisons qui me tirent de mon lit à cinq heures du matin ?

Dans ma dernière chronique, j’avais annoncé que je parlerais de polar, eh bien ! ce sera le sujet de la chronique suivante, la dernière, suspense toujours !

Nota Bene : Je décris dans ces lignes ma manière observée durant mes phases d’écriture qui peuvent être entrecoupées par des périodes d’éclipses de plusieurs semaines. Sachant par ailleurs que j’écris souvent selon le même mode opératoire au cours de mes villégiatures diverses.

Retrouvez Max Obione sur son blog : ça déblogue un max

Pour découvrir Scarelife, le dernier roman noir de Max Obione, rendez-vous sur : le site Internet des éditions Krakoen.

Découvrez aussi Balistique du désir, le recueil de nouvelles de Max Obione.

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