Lettre à M.D.

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Le 31 juillet 1988,
Ma chère Marguerite,
Une maison au milieu d’un école. Elle est entièrement ouverte. On dirait une fête.
Je relis cette phrase extraite d’un de vos livres. Comme toujours, vous y naviguez entre joie et tristesse.
Je suis bien arrivée en Afrique du Sud. Ce matin, je me me suis demandée comment occuper ma journée, tel le groupe d’amis désoeuvrés des Petits chevaux de Tarquinia. Désormais, adossée au phare, le visage au vent, j’admire le passage entre les deux océans, nommé d’abord cap des tempêtes avant de donner Bonne Espérance aux navigateurs d’atteindre les Indes… Sur cette terre poussent de manière endémique des fleurs importées par les colons, dont la marguerite…Tout ceci me ramène à votre souvenir. Un daman bondit devant moi, ce petit plantigrade aux pattes dotées de ventouses s’arrime à un rocher comme vous à vos idées.

Qui dit Duras dit océan. Dans le Barrage contre le Pacifique et Le marin de Gibraltar, vos personnages voguent sur ces masses mouvantes qui ont rythmées votre vie. Chaque traversée impliquait une prise de risque, un risque de non-retour : Est-ce que l’on sait toujours ce que l’on veut ? avez-vous écrit. Je poursuis ma promenade sur un sentier étroit dominant les falaises. Après une descente rapide, j’atteins un parking où des taxis attendent les clients. Je me glisse sur une banquette arrière et, comme votre héroïne de l’Amant, je me laisse bercer par les cahots. Une minute plus tard, le ciel s’obscurcit au dessus du sable blanc. Si vous aviez vécu dans ce pays où ces deux couleurs se côtoient en évitant de se mélanger, qu’est-ce que votre plume alerte aurait tracé sur le papier ?
Je me souviendrai de toi comme de l’oubli de moi-même, dîtes vous encore.
Grâce aux libertés offertes par le Nouveau Roman, vous avez volontairement uni des personnages de nationalité ou de race différente, Riva la française et un soldat allemand, puis avec un japonais. Une jeune fille blanche avec un chinois d’âge mûr, vous écrivez aussi : Ne pas aimer les italiens, dis-je, c’est ne pas aimer l’humanité. J’ admire cette Marguerite inattendue, incontrôlable.
Le taxi traverse la ville du Cap, les quartiers se succèdent sans se ressembler comme à Saïgon où j’ai voyagé sur vos traces l’an passé. Vous fascinez vos lecteurs, vous les détenez dans une captivité libératrice à travers votre écriture. La dernière page de vos livres tournée, ils sont affranchis d’idées préconçues, ouverts à une vision nouvelle de la vie. Elle crie et pleure de colère à l’idée de ne pas pouvoir changer les choses, dites vous d’une de vos héroïnes derrière lesquelles vous vous cachez. Je me suis souvent identifiée à elles, cherchant un crapaud dans une bague, buvant des Campari-orange, cuisinant des spaghetti aux mongole, me dévisageant dans un miroir, maquillée, coiffée d’un chapeau d’homme et chaussée de sandales dorées. Marguerite, femme rebelle mais aussi grande soeur attendrissante.
Je bois une gorgée de whisky, je me sens proche de vous. Vos écrits, votre vie sont un hymne à l’amour. vous vous êtes laissée effeuiller sans regrets, couchant tout sur le papier, sans retenue, feuille après feuille. Je n’avais jamais su vomir ni modérer mes désirs, avez-vous écrit encore. Ma découverte d’un monde plein de promesses a débuté en lisant vos livres en cachette. vous m’avez initiée au no limit, à ses richesses et à ses gouffres.
Chère Marguerite, j’espère que vos crises d’emphysème s’espacent et que la lecture de ma lettre vous distraira. Je suis certaine que votre convalescence n’a pas altéré votre capacité à expérimenter l’école de la vie.
Votre fidèle lectrice anonyme.

Jo Halpern

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3 thoughts on “Lettre à M.D.

  1. Marie-Noëlle Breucker

    Un style aussi alerte et vigoureux que l’auteure dont il est question. Un texte qui nous transporte immédiatement dans un ailleurs dont on ne s’éloigne qu’à regret…
    Merci pour cet instantané qui va perdurer au-delà de ma lecture!

    Reply

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