Les secrets d’écrivain de Sylvie Germain

  Sylvie Germain est née en 1954. Elle a fait des études de philosophie et publie en 1985 son premier roman, Le Livre des nuits. De 1986 à 1993, elle vit à Prague. Durant cette période, elle écrit Jours de colère qui obtient le prix Femina en 1989. Son œuvre se compose à ce jour d’une trentaine de livres, romans et essais, marqués par l’aspiration à un au-delà du réel et par une quête du sens méta- physique des souffrances humaines.

Xavier Houssin : L’expression consacrée de « vocation de l’écrivain » correspond-elle à quelque chose pour vous ? Au fond, et c’est le propos de ce cycle d’entretiens, d’où vous vient cette envie d’écrire? De qui ou grâce à qui vient-elle ?
Sylvie Germain : C’est difficile à préciser. La réponse varie en fonction des écrivains. Je sais que certains ont parfois eu très tôt la révélation de leur vocation en lisant certains auteurs qui les ont éblouis et le désir d’écrire à leur tour les a alors saisis. Mais pour moi, c’est venu assez tardivement. Je me croyais plutôt – j’ai souvent eu l’occasion de le raconter – une vocation du côté des arts plastiques. Bien que ne faisant rien de sérieux en ce domaine, je rêvais de devenir peintre ou sculpteur, je fantasmais beaucoup à ce sujet. Je dessinais, mais sans plus. M’en est au moins resté une passion pour la peinture… Jusqu’en terminale, j’étais persuadée que je m’inscrirais aux beaux-arts après le bac. Mais, en cours de route, il y a eu la découverte de la philosophie. (…) Après la soutenance de ma thèse, c’était fini, je n’avais plus de prétexte pour écrire – je me les suis donc donnés ; après avoir écrit en marge de mes études des contes pour enfants, un peu de (très mauvaise) poésie, et quelques petits textes, je suis passée à des nouvelles, puis au roman. Et l’univers romanesque m’a été d’emblée un formidable territoire où poursuivre, autrement, le questionnement mené jusque là par les chemins de la philosophie. La fabrique de l’imaginaire brasse tout, les images, les souvenirs, les sensations, les expériences les plus diverses, les résidus des connaissances acquises, les rêves, les peurs et les désirs, les idées… Mais dans la fabrique de l’écriture, il arrive souvent que des questions restent en suspens et j’éprouve alors le besoin de revenir les interroger, de fouiller, de creuser par un livre qui ne soit pas de la fiction et que, faute de mot, on peut appeler un essai.

Xavier Houssin : Vous définiriez-vous comme romancière ?
Sylvie Germain : Le mot « écrivain » est plus global, il désigne diverses formes d’écriture. J’écris surtout des romans, et suis donc romancière, mais je préfère le terme « écrivain» car ce mot renvoie au verbe « écrire ». J’aimerais même pouvoir me dire « écrivante » parce que le mouvement d’écriture est toujours « en train de » passer à l’acte, c’est un processus.
Il est vrai que j’aime profondément l’art du roman même si, de manière un peu paradoxale, je lis davantage des essais. Je trouve l’espace du roman prodigieux, incomparable, parce qu’il offre des possibilités illimitées. Heureusement, le temps des « écoles » et « chapelles » est fini. Il y a bien sûr des modes, des courants dominants – actuellement, l’autofiction –, mais rien d’exclusif. Il y a tant de manières d’écrire, certaines en marge, voire très « au large » du roman. Le roman est une fiction qui essaie de coller au plus proche du réel, il l’ausculte et l’explore inlassablement. « Réalité » et « réel » ne sont pas tout à fait synonymes. Pour les distinguer, on peut dire que le roman prend la réalité comme une pâte, il la palpe, la triture, la travaille comme on travaille n’importe quelle pâte – et l’imaginaire fait office de levure – pour faire se lever quelque chose qui n’est pas forcément perceptible au premier coup d’œil : la densité, la complexité du réel. Sur ce sujet, Milan Kundera a offert une réflexion très pertinente, dans L’Art du roman. Il y dit, entre autres, qu’un personnage « est un ego expérimental. » Les personnages nous parlent parfois plus intimement, plus finement de l’humain qu’une personne concrète ne saurait le faire. Un personnage, même de pure fiction, n’est jamais inventé à partir de rien, il n’y a pas de deus ex machina. Le romancier invente ses personnages à partir d’un ensemble d’autres personnages issus de romans ou de films, de gens qu’il a connus, proches ou dont il a entendu parler, de figures historiques… les personnages naissent de brassages, de métissages. Ce qui importe, ce n’est pas de savoir d’où ils viennent, mais qu’ils aient un « accent » qui leur soit propre.

(Source : Ecrire, écrire pourquoi ?, entretien de Sylvie Germain avec Xavier Houssin, Crédit photo : © T. Kluba)

 

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