Les secrets d’écrivain de Philip Roth

Philip RothLors de la publication en France de son roman Nemesis (Gallimard, 2012), Philip Roth a annoncé qu’il avait décidé d’arrêter d’écrire de la fiction. L’écrivain américain, lauréat du prix Pulitzer en 1998 pour Pastorale américaine, a profité de son passage en France pour revenir sur sa carrière d’écrivain et son processus d’écriture :

Si vous aviez eu des enfants, vous leur auriez conseillé de ne pas devenir écrivains. Pourtant vous avez voulu, vous, être écrivain…
Quand on décide « de devenir écrivain », on n’a pas la moindre idée du genre de travail que cela représente. Quand on commence, on écrit spontanément à partir de son expérience assez limitée du monde non écrit et du monde écrit. On est plein d’une exubérance naïve. « Je suis un écrivain ! » C’est une joie du même genre que « J’ai quelqu’un dans ma vie ! » Mais y travailler jour après jour ou presque pendant cinquante ans – que ce soit à être écrivain ou amant – est une tâche d’une exigence extrême ; c’est loin d’être la plus agréable des activités de l’homme.

Vous amusez-vous en écrivant ?
J’ai toujours trouvé ça très difficile. A de rares exceptions près, chacun de mes livres est un calvaire. Il existe des métiers très pénibles, eh bien, écrire en est un ! Si le livre n’est pas éprouvant à écrire, alors je doute de sa qualité. Par exemple, Patrimoine : je l’écrivais à mesure que progressait la maladie de mon père. Je le voyais tous les jours et j’étais tellement bouleversé à la fin de la journée que je ne voulais voir ni amis, ni match de base-ball, ni rien. Tout ce que je pouvais faire, c’était écrire, mais sans savoir que j’étais en train de faire un livre… Donc je ne l’ai pas conçu dans la douleur, mais pas dans la joie non plus. Le livre qui m’a le plus amusé, d’ailleurs j’en ris encore, c’est Le Théâtre de Sabbath, où je mets en scène un personnage dépourvu du sentiment de honte et qui blasphème contre les gens décents.

Y a-t-il des scènes que vous aimez écrire davantage que d’autres ?
Les scènes auxquelles personne ne fait attention. Comme dans J’ai épousé un communiste (1998), quand mon personnage va voir un taxidermiste. J’ai adoré en interroger un pour mon livre. En fait, voilà : j’adore écrire des scènes d’expertise professionnelle. Dans Indignation (2008), le fils d’un boucher raconte à une fille la façon dont on livre la viande… Je crois que les gens passent beaucoup de temps à penser à des questions aussi quotidiennes. Dans Un homme (2006), le père a une bijouterie. J’ai adoré aller dans une bijouterie, prétendant que je voulais acheter une bague de fiançailles pour ma girlfriend.

Avec le temps, écrivez-vous les scènes de sexe avec plus de facilité ?
Elles restent difficiles, car il ne faut pas qu’elles soient vulgaires mais pas non plus trop tendres ni trop belles. Au début, j’étais très circonspect : dans mes deux premiers livres, par exemple, Goodbye, Columbus (1959) et Laisser courir (1962), les scènes de sexe se déroulaient dans le noir. Avec le temps, je me suis laissé davantage de liberté, notamment dans Portnoy et son complexe (1969) car le livre se situe chez un psychanalyste, là où l’on ne censure pas son langage, où l’on ne s’embarrasse pas de la honte. Cela m’a donné la liberté d’être obscène, graphique dans mes descriptions. Je n’ai pas recommencé par la suite, sauf pour Le Théâtre de Sabbath car ce livre m’en a donné la permission – encore une fois, ce n’est pas moi qui m’autorise, mais le sujet ou le personnage du livre qui légitime telle ou telle méthode.

Vous insistez sur la difficulté d’écrire, la frustration. N’y-a-t-il pas de plaisir à terminer un livre ?
Si. C’est un plaisir qui dure à peu près une semaine et demi. Quand on termine un roman, on a un sentiment de triomphe, mais ça ne dure pas plus de dix jours, le temps de comprendre qu’en écrire un autre est quelque chose de parfaitement impossible.

Après ces décennies d’écriture, quels conseils donneriez-vous à un écrivain débutant ?
D’arrêter d’écrire.

(Sources : Les Inrocks 31/10/11, Le Monde 14/02/13 )

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3 thoughts on “Les secrets d’écrivain de Philip Roth

  1. Amy

    Arrêter l’écriture c’est arrêter la mémoire.
    Songez à tout l’héritage culturel dont nous disposons et si toutes ces personnes avaient appliqué ce conseil : » je suis débutant, j’arrête d’écrire », quel gâchis, quelle pauvreté !
    Tous les grands écrivains ont d’abord été débutants, ils ont tous douté, balbutié, raturé, mais finalement ils ont trouvé leur voie.
    Sous une apparente bienveillance, ce conseil destiné plus à faire bondir qu’à servir le lecteur relève aussi d’un profond égoïsme.
    Tout le monde ne souffre pas dans l’écriture, beaucoup écrivent dans la joie et dans la bonne humeur. Si on a du talent, on ne souffre pas à accoucher d’un livre. Et puis ne pas avoir l’ambition dès le début de vivre sa plume !

    L’écriture peut apporter beaucoup de satisfaction à son auteur s’il garde suffisamment de distances pour avoir une vie à côté. Comme tout chose l’excès conduit à la perte.

    Moi je dirai, « N’arrêtez pas d’écrire, c’est vital ! »

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  2. Béatrice

    Il est vrai que ces quatre derniers mots : « D’arrêter d’écrire » tombe comme un couperet. Un couperet mal aiguisé. Ils m’ont fait rire. Venant d’un écrivain, cela ne peut être qu’une boutade.
    Ah ! Écrire… Quelle aventure !

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  3. Lina Carmen

    C’est quoi cet auteur ? Franchement, si pour lui s’est un calvaire d’écrire, pourquoi s’est-il lancé dans l’écriture ? C’est n’importe quoi, il se fout de nous je crois.
    Je n’ai jamais lu cet auteur mais une chose est certaine, je ne le lirais pas. Si pour lui, écrire est un calvaire, le lire doit l’être aussi.
    As t-on jamais vu un peintre ou un musicien dire que son métier est pénible ? Non ! Ce sont des métiers que l’ont choisi par passion. Je dirais même que pour les plus talentueux d’entre eux, ce n’est pas un choix, mais un besoin, une nécessité. C’est peut-être la seule chose qu’ils sachent faire avec facilité et plaisir.
    De plus, choisir de devenir écrivain alors qu’on n’aime pas ça, c’est stupide car ce n’est même pas un métier rentable !!
    Bon, allez, je m’arrête là. Vous aurez compris qu’il m’a bien énervé.

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