Les secrets d’écrivain de Michel Tournier

michel tournierL’écrivain français Michel Tournier, né en 1924, est décédé en 2016. Il a obtenu le prix Goncourt avec Le roi des Aulnes en 1970. Michel Tournier a créé un univers personnel notamment en réinterprétant des mythes comme Robinson Crusoé dans Vendredi ou les Limbes du Pacifique (1967), Castor et Pollux dans Les Météores (1975) ou encore les rois mages dans Gaspard, Melchior & Balthazar (1980). Ses romans ont continué de se vendre bien après leur publication (Vendredi : 3 millions d’exemplaires ; Le roi des Aulnes, 4 millions). Il est l’un des écrivains français les plus traduits. Dans un entretien avec le magazine Lire en 2006, il parlait de son rapport à l’écriture. En voici quelques extraits :

Dans Les vertes lectures, on peut lire ceci: «Je suis devenu écrivain par compensation.» Pour compenser quoi ?
Je n’aurais jamais écrit si j’avais été reçu à l’agrégation de philosophie. Mon but était d’enseigner la philo au lycée. J’ai échoué à l’agrégation dans des conditions lamentables et je me suis retrouvé sur le pavé. Alors je suis entré à la radio où je faisais tous les matins de 8 heures à 9 heures l’heure de culture française. En 1954, quand fut créée Europe N° 1, j’ai été débauché pour faire les publicités. J’écrivais des messages pour vendre des couches-culottes ou des machines à laver. C’était passionnant ! Mais je cultivais mon jardin secret: Platon, Aristote, saint Thomas, Descartes, Spinoza, Leibniz, Kant. Mon idée était de choisir un sujet hautement philosophique (avec des problèmes de connaissance, de temps, d’espace, de rapport à autrui, etc.) et, en même temps, d’écrire une histoire populaire qui intéresse tout le monde. Y compris les enfants. J’ai choisi Robinson Crusoé et ce fut Vendredi ou les limbes du Pacifique. J’écrivais mais personne ne le savait. Puis je suis entré aux éditions Plon.

Le succès a-t-il changé quelque chose à votre façon d’écrire ?
J’écris pour être lu. Je suis un artisan qui fabrique des livres comme un cordonnier fabrique des chaussures ou comme un menuisier fabrique des meubles. Je veux dire par là que j’ai absolument besoin d’un client. Je ne fais pas cela par plaisir.

Vraiment ?
Oh, oui! Si je n’avais pas de lecteurs, croyez-moi, je n’écrirais pas. Je lirais. Je rejette totalement le discours du type: « Ecrire est un besoin… Je m’exprime…» Moi, je n’ai aucun besoin de m’exprimer. Et dans mes romans, je n’exprime pas du Tournier, je fais du roman. J’aurais honte d’exprimer du Tournier…

Y a-t-il tout de même un peu de vous dans vos romans ?
Non. On peut diviser la littérature en deux : ceux qui racontent leur vie et ceux qui inventent des romans. Pour les premiers, ça donne des résultats immenses: les Confessions de Rousseau ou les Mémoires d’outre-tombe de Chateaubriand. Mais Rousseau et Chateaubriand sont de très mauvais romanciers. Ils ont essayé: c’est nul ! Pour les vrais romanciers comme Balzac, Stendhal ou Flaubert, croyez-vous qu’ils se soient servis de leur vie privée ? Ils s’en foutent ! Ça ne les intéresse absolument pas. Ce qu’ils veulent, c’est inventer une histoire, pas raconter leur vie. J’ajouterai qu’il y a une troisième catégorie, hybride : le roman autobiographique. Je n’aime pas. J’ai essayé, avec Le vent Paraclet : ce livre est mon canard boiteux.

En quoi la lenteur est-elle une force pour un écrivain ?
Je peux passer des années sur un sujet. Je suis un marathonien, pas un sprinter. Ce que l’on construit avec lenteur est généralement plus solide que ce qui est fait rapidement… J’ai très peu publié. Une quinzaine de titres alors que beaucoup d’écrivains de mon âge se targuent d’avoir atteint la cinquantaine.

Quel est le rôle de l’écrivain : imaginer ou interpréter le réel ?
Il existe des valeurs. Et notamment une valeur littéraire. Kant a écrit un livre entier sur le sujet : la Critique de la faculté de juger. Dans les livres que je lis comme dans ceux que j’écris, je cherche la valeur littéraire telle que Kant l’a définie. La beauté, nous dit Kant, est ce qui plaît universellement et sans concept, c’est une finalité sans fin et une nécessité subjective. Il me semble que la valeur littéraire tombe sous cette définition kantienne. Le rôle de l’écrivain est de créer de la valeur littéraire. Rien d’autre.

Retrouvez la totalité de l’entretien avec Michel Tournier dans le magazine Lire

(photo : wikipedia)

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