L’empereur des Terres glacées

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Vêtu d’un long manteau vermeil sur une tunique blanche et des moufles aux mains, le souverain des terres glacées du nord de l’Italie avait à peine la trentaine et la démarche trainante des vieillards qui portent sous eux le fardeau des ans. Son visage paisible avait la pâleur des cadavres des compagnons du commandant Giacomo Fazatti, massacrés plus tôt, jugés trop faibles après leur privation de nutrition dans les geôles du palais. Au fil de son chemin, les candélabres disposés de part et d’autre du tapis rouge qu’il empruntait s’éteignaient comme sous l’effet d’un terrible blizzard, et la traine de ses pas était couverte d’une épaisse couche de givre qui alourdissait le tissu rouge.
Il s’arrêta devant Giacomo et son regard gela son coeur de la volonté qu’il avait de se jeter sur lui (on leur avait libéré de leur chaîne avant de les mettre à table). L’empereur était un dieu pour son peuple, et Giacomo saisissait maintenant pourquoi.
D’une voix à peine plus élevée qu’un murmure de géant, il déclara : « On m’a dit que vous veniez en mes terres pour nous conquérir. Si je vous libéraient tous, commandant, diriez-vous à vos supérieurs de tenter ne serait-ce que de nous retrouver ? »
Giacomo s’éclaircit la gorge au-dessus de son gosier plein et dit avec franchise, car son franc-parler était une des raisons de son autorité sur le commun des hommes : « J’ai passé près de deux semaines ici d’après les commentaires de vos soldats, et j’ai eu l’impression d’y avoir séjourné depuis deux mois, tant la rigueur du temps a éprouvé mes muscles pourtant solides de vétéran de grandes guerres, sans doute inconnues de vous.
— Voilà une fort bonne réponse, approuva l’empereur. Mais il n’en est pas toujours ici en nos terres, et votre survie suivie de votre faste présent y sera pour beaucoup cette année. Observez en silence, je vous prie, le secret de notre prospérité. »
Giacomo suivit, sans doute, mais il ne put s’empêcher de crier et pleurer de désespoir et de rage, tant l’horreur de ce qu’il vit lui mit les nerfs en rade. Chacun de ses vingt quatre hommes survivants éprouva le toucher froid de la main de l’empereur – il avait retiré ses moufles, dévoilant une main plus blanche que la neige au plus profond de l’hiver – et congela sur place, vidé de toute chaleur. A la fin de son massacre, l’empereur remit ses moufles et traina avec l’aide de ses gardes Giacomo sur une des tours du bâtiment, d’où on pouvait voir le paysage à des kilomètres à la ronde. Il retira à nouveau ses moufles et les posa sur le mortier. Le sol, les murs puis finalement le château perdirent toute trace de froideur, et même le vent qui fouetta les joues salées de Giacomo était d’une chaleur printanière. Il se baissa et cueillit une tulipe qui s’épanouissait entre ses jambes, dans une crevasse du sol.
Les couleurs qu’avait gagné l’empereur durant son faste macabre se perdirent avec l’hiver, et il retrouva son teint blafard d’avant ses meurtres.
« Vingt-quatre hommes pour vingt-quatre semaines. Il y’a longtemps, j’ai demandé à nos dieux de me permettre de sauver notre peuple de l’extinction en ces terres gelées. Ils exaucèrent mon voeu, mais scellèrent tout l’hiver en mon âme, faisant de moi le garant du printemps pour mes contemporains. Mais je ne pu contenir ce si grand froid en moi, et relâchai la moitié, faisant du temps ici un hiver classique. Après leur avoir demandé comment donner le printemps à mon peuple, il m’ont dit que seule la chaleur d’une âme humaine pourrait me permettre de donner de vertes couleurs à mon territoire durant une semaine, douze pour une saison et vingt-quatre pour le double. Il m’arrive parfois de me demander si je suis trop cruel, mais je vous ai mené jusqu’ici pour que vous me donniez votre réponse car je sais, d’après ce que j’ai entendu de vous des autres et de votre propre parler, que vous êtes un homme de vérité. Je voudrais que vous transmettiez ma pensée au reste du monde, afin que devant les dieux et les hommes je sois jugé.

Donald Tiger

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