L’écriture selon Toni Morrison

Née en 1931, aux Etats-Unis, Toni Morrison de son vrai nom  Chloe Anthony Wofford, a été éditrice chez Random House pendant près de 20 ans. Elle a également  enseigné la littérature à Princeton.  Elle a été lauréate du Prix Pulitzer en 1988 pour Beloved (publié en France par Christian Bourgois en 1989) et du prix Nobel de littérature en 1993. Ses romans décrivent la misère des Noirs aux Etats-Unis depuis le début du XXe siècle et tentent d’en restituer les voix et le folklore.

Elle avoue aujourd’hui : « Sans l’écriture, je suis à la dérive… » et précise qu’elle a toujours su s’organiser pour écrire : « Quand mes fils étaient petits et que je les élevais seule, sans aide de leur père, je me levais avant le soleil. Je voulais avoir écrit quelque chose au moment où ils crieraient «Mama». »

Quelle est la toute première étincelle qui vous conduit à écrire un livre ? Est-ce une idée, un décor, un personnage ?
De façon générale, avant que viennent les personnages, il y a, à l’origine de chaque roman, une question que je me pose. Une idée, éventuellement cérébrale et abstraite. J’écris pour apprendre, pour comprendre. Pas pour me divertir, ou pour faire de l’art pour l’art. Toujours, examiner une idée, la creuser en profondeur, trouver une réponse à une interrogation. Enquêter sur une problématique et une époque. Par exemple, lorsque j’ai écrit Beloved, je voulais saisir en quoi le geste de cette esclave, qui préfère tuer sa petite fille plutôt que la voir à son tour asservie, avait trait à la liberté. Avec Un don, je voulais me pencher sur la naissance du racisme aux Etats-Unis, et ses liens réels ou imaginés avec l’esclavage. Dans le cas de Love, il s’agissait de m’interroger sur les conséquences du mouvement des droits civiques, qui fut un immense succès mais a aussi sa part d’ombre : la fin de la ségrégation et l’intégration des Noirs dans la société ont entraîné la mise en place d’une ségrégation par l’argent et non plus par la race. (…) avec Home, ce sont les années 1950 que je voulais regarder. Pour éventuellement corriger l’image qu’on en a, prendre le contre-pied.

Pour Toni Morrison, écrire procède d’un besoin, d’une nécessité :
« Je n’écris pas seulement parce que je sais le faire. L’écriture est le seul endroit au monde où je me sens libre. Souvent, je commence lorsque je suis déçue par la marche du monde, et l’écriture agit alors comme un tampon. » C’est aussi une manière « d’aller à la guerre », ajoute-t-elle : quand on est fâché, il ne faut surtout pas se taire. « C’est ce que j’ai fait, par exemple, lors de la deuxième élection de George W. Bush. J’étais vraiment en colère. »

Ecrire des romans, est-ce donc pour vous regarder l’Histoire autrement ?
C’est faire apparaître les gens ordinaires qui ne sont pas dans les livres d’histoire. Créer des personnages et, à travers eux, tenter de donner, non pas à voir, mais littéralement à sentir ce qu’ont éprouvé intimement les individus, ce qu’ils ont enduré, en des époques dont on a parfois oublié ou négligé la face sombre. Il y a des auteurs qui se servent de leur propre vie comme matériau, et cela peut donner des oeuvres remarquables. Mais ce n’est pas du tout mon cas. Ma vie est sans histoires, et je ne me sens pas dirigée vers l’autobiographie, mais vraiment vers l’extérieur, vers le monde.

(Sources : Télérama, Le Monde, La Presse)

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