L’écriture selon Olivier Adam

Olivier Adam est un écrivain français né en 1974.  Il a participé à la création du festival littéraire Les correspondances de Manosque. A l’occasion de la publication de son roman Les Lisières (Flammarion, 2012), le magazine français Lire l’avait longuement interviewé. Voici un extrait de cette interview :

Le fait de vivre en Bretagne a-t-il une incidence sur votre écriture ?
Contrairement à une idée répandue, il faut être très solide et très en forme pour écrire des livres qui se tiennent. Je n’aurais pas pu écrire ce livre si je n’avais pas été bien dans ma peau. Aujourd’hui, si on me met sur un vélo je peux rouler des heures. Ce n’était pas le cas il y a quelques mois… Je n’aurais jamais écrit Les Lisières si j’étais resté dans l’état où j’étais lorsqu’est sorti Le Coeur régulier.
(ndlr : l’auteur a perdu 35 kilos lors de l’écriture de son livre)

En écrivant sur les choses que vous redoutez, parvenez-vous à faire en sorte qu’elles n’adviennent pas – en tout cas, pas de votre propre fait ? Y a-t-il un pouvoir magique de l’écriture ?
Il y a deux écoles. L’école superstitieuse – je n’écris surtout pas sur les choses dont j’ai peur – et l’école non superstitieuse, dont je suis – j’écris sur tout ce dont j’ai peur, y compris les trucs les plus horribles, pour que, précisément, ça n’advienne pas. Entre Le Coeur régulier et Les Lisières, j’ai écrit Kyoto Limited Express, un livre avec des photos et qui est passé inaperçu mais dans lequel j’écris que j’ai pu perdre ma fille. Moi-même je me trouve insupportable d’avoir écrit ça. Je me dis : « Mais comment ai-je pu écrire ça ? » Et, en même temps, j’ai besoin d’expulser cette peur.

Ecrire permet-il de se sentir plus à l’aise ?
C’est le seul moyen que j’ai trouvé de « dealer » avec tout cela, avec les peurs qui me rongent, les questions qui me torturent, mes incapacités. La première fois que je me suis lancé dans l’écriture, j’ai eu cette révélation : je peux enfin toucher le monde, je peux enfin être au monde vraiment. Même si mes romans racontent souvent à quel point la vie est un maelström dans lequel on patauge, à quel point on est dans le cambouis en permanence, à quel point on se débrouille tous comme on peut, tout s’éclaire enfin. Mon incapacité à être au monde a produit des livres qui me permettent de me tenir debout. Je pense que si je n’avais pas les bouquins… Mais il n’y a pas que cela, non, il n’y a pas que cela : il y a la cellule familiale, ma compagne et mes deux enfants. C’est ça, ce qui me tient.

La vérité vous intéresse-t-elle ?
Non. La véracité, les faits, ce n’est pas mon langage. Ma manière passe, instinctivement, par la fiction. C’est sans doute lié à ma culture. (…) Pour qu’un livre fonctionne, pour qu’un livre marche, il faut qu’il soit sur ses deux jambes : autobiographie et fiction. On ne doit se priver d’aucune arme. Un livre qui n’est pas fondé sur l’expérience, sur le vécu, sur le ressenti, me semble d’emblée vain et déconnecté. Et un livre qui se prive de l’aventure fictionnelle, de la manière dont on peut étendre le propos, l’universaliser, le collectiviser, le politiser en le tordant, en exagérant certaines choses et en taisant d’autres choses, un tel livre me semble tout aussi vain et déconnecté. Pour se passer de la fiction et se donner cette contrainte de la vérité absolue, il faut vraiment avoir des choses à raconter, des choses qui possèdent une charge qui dépasse tout. C’est extrêmement rare.

Belle définition de la littérature. Mais que ne comprennent pas toujours les proches. Comment gérez-vous cette attitude que peuvent avoir parfois les proches ou la famille, qui ne comprennent pas toujours ce que vous venez de développer ?
Il faudrait écrire sans aucun égard pour personne. Je crois que c’est Annie Ernaux qui a dit cela – et je ne l’en remercie pas, même si cette phrase est extraordinaire. Voilà. Il faudrait pouvoir creuser à loisir, sans se soucier de rien, dans sa propre matière, qui est la seule matière dont on dispose. C’est la seule condition pour aller au bout d’un livre. J’ai pris ce risque en écrivant Les Lisières. Je suis ce type qui est prêt à faire – peut-être – de la peine. Un écrivain. Mais l’écrivain ne se pose pas le problème ainsi : ce n’est pas le problème, faire de la peine. Ça, c’est un problème moral. Or pour moi les choses sont très claires : je décris des personnages qui empruntent un certain nombre d’aspects à des gens que je connais, qui me sont ou m’ont été proches, et, en même temps, je mélange avec des tas d’autres choses, je grossis des traits, je les tords, pour aller vers quelque chose de plus ample et de plus collectif. Je sais bien que je pourrais toujours expliquer à telle personne que ce personnage est une fiction, qu’elle ne peut pas se reconnaître en lui et que ça ne décrit absolument pas les relations que j’ai avec elle : si cette personne reconnaît ses moustaches, son pantalon ou le petit napperon qu’il y a sur son bureau, eh bien ce n’est plus possible… Pour les gens qui sont, éventuellement, la matière première d’un personnage de roman, c’est impossible à démêler. Même s’ils sont transformés. Ajoutez à cela que je viens d’une famille où on ne parle pas. Où on ne se plaint pas. Déjà, rien que d’écrire des livres sur les difficultés de vivre, sur les sentiments, ça ne se fait pas. C’est pleurnicher. C’est geindre. On a autre chose à faire. On doit travailler, être sérieux, ne pas se faire remarquer, ne pas faire de vagues. Je ne connais aucun écrivain pour qui ça se passe vraiment bien avec la famille, même quand l’écrivain ne va pas sur des terrains aussi inflammables que ceux sur lesquels je m’aventure. Mais je pense que, dans une famille, avoir un écrivain qui puise autant dans le réel, c’est une malédiction. Si un jour ma fille devient écrivain, si un jour elle écrit des bouquins et qu’elle me met en scène, même en me transformant, même en changeant telle ou telle chose de mon caractère, je le prendrais mal. Je le sais. Avoir un enfant qui écrit des livres, c’est une malédiction.

Parlons travail, justement. Comment écrivez-vous ?
A l’ordinateur, uniquement. Je ne prends jamais de notes. Jamais. Je peux passer des mois sans écrire et, quand je n’écris pas, je n’écris pas une ligne. Ce sont des périodes de jachère. Elles peuvent durer neuf ou dix mois. Puis le livre vient me chercher. Je n’écris que quand le livre est là.

A quel moment savez-vous que le livre est là ?
Quand la voix me parle. Pendant ces mois où je ne fais rien, il se passe quelque chose d’assez mystérieux qui est que tout semble peu à peu se mettre en place : les événements de ma vie, les événements politiques, tout cela converge vers un thème et un enjeu esthétique. Mes livres sont souvent les corrections des précédents.

Retrouvez l’intégralité de l’interview réalisée par François Busnel pour Lire (09/12)

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