L’écriture selon Marie NDiaye

L’écrivaine française Marie NDiaye a commencé à écrire très jeune et a publié son premier livre à 18 ans. Elle a reçu le prix Femina en 2001 avec son roman Rosie Carpe (Minuit) puis le prix Goncourt en 2009 pour Trois Femmes puissantes (Gallimard). Elle parle de son rapport à l’écriture

(…) Etes-vous devenue écrivain parce que vous étiez une grande lectrice ?
Les deux activités, lire et écrire, sont pour moi indissociables. J’imagine mal un écrivain qui n’aurait pas lu. Certes, Faulkner aimait beaucoup faire croire qu’il ne lisait pas, qu’il n’était qu’une brute ignare, mais c’est une légende, il avait beaucoup lu, et ses premiers écrits en témoignent. Je sais qu’il y a des exceptions en art, que l’art brut est l’expression d’individus qui n’ont pas, ou ont peu vu d’œuvres, mais je ne crois pas à l’écriture brute. Il me paraît impossible de se mettre à faire des phrases belles et profondes sans avoir l’exemple des milliers de phrases écrites avant soi. Mais, s’il existe vraiment des « romans bruts », je serais curieuse de les lire, je ne vois pas à quoi ça peut ressembler.

Vous avez publié votre premier roman à l’âge de 18 ans. En vingt-quatre ans d’écriture, qu’avez-vous appris ?
Quand on est jeune, c’est plus facile d’écrire des histoires systématiquement horribles pour dramatiser. Maintenant je me sens suffisamment mûre pour ne pas être systématiquement décourageante. C’est ce que j’ai appris en plus de vingt ans d’écriture, qui sont indissociables de vingt ans de vie. Tout naturellement, la façon dont je ressens les choses a changé. Heureusement ! Je suis contente de ne plus être jeune. Les choses me semblent moins terribles dans la manière que j’ai de les transcrire : je peux le faire de façon plus joyeuse. Avant, il n’y avait qu’une seule facette qui m’apparaissait, la terrible. Maintenant je vois qu’il y en a d’autres, et je me sens davantage capable de les décrire. Le champ s’est ouvert. D’ailleurs, ce que je montre dans le livre n’est pas forcément la façon dont je vois les choses. Je suis d’une nature plutôt optimiste… malgré les apparences (rires).

Enfant, vous avez longtemps bégayé. Est-ce qu’il y a une connexion avec l’écriture ?
Je pense qu’il y a un lien. C’est plus facile à l’écrit. En même temps, enfant, j’étais très bavarde, pas du tout renfermée. Ce qui est curieux c’est que d’une façon il y a un lien avec l’Afrique. Ce qui m’a frappée au Sénégal, c’est que plein d’hommes sont bègues… Je ne sais pas à quoi c’est dû. Du reste, je crois que mon père est plus ou moins bègue. Et chez les filles c’est rare. Peut-être le fait d’avoir vécu un an avec mon père m’a laissé ça. Quand on parle, il faut être lent, sinon la nervosité empêche de parler. Dans le récit, on a d’ailleurs l’impression d’un ralentissement comme si vous preniez plaisir à faire durer l’écriture. Mon maître en la matière est William Faulkner. Surtout dans Lumière d’août, qui est un très gros livre qu’on peut résumer en trois phrases puisqu’il s’y passe très peu de choses. On est dans l’intériorité assez brute de gens frustres dans une région écrasée de chaleur. Ou aussi Au-dessous du volcan, de Malcom Lowry, l’histoire d’un homme qu’on suit sur moins d’une journée, et sur ce temps bref on a l’idée de son existence entière.

Vous avez cette volonté, quand vous écrivez, de ne pas trop en dire ?
En tant que lectrice, il me semble qu’on revient d’autant plus souvent vers un livre, soit réellement, soit en pensée, lorsqu’il reste après lecture une certaine incompréhension… Sinon ce serait trop simple. Et puis en écrivant j’ai moi aussi l’impression de ne pas avoir toutes les réponses. Je ne prémédite pas tout. Les personnages et même l’histoire se font un peu à mesure que je les écris, donc à la fin je suis moi-même surprise de ce qui est arrivé. Même si je n’aime pas trop les écrivains qui disent que les personnages les ont entraînés, surpris, etc. Il ne faut quand même pas exagérer, il y a un travail intellectuel dans l’écriture. Mais parfois, d’une certaine façon, c’est un peu vrai.

 

Sources : Télérama : Marie NDiaye : “Je ne veux plus que la magie soit une ficelle”, propos recueillis par Nathalie Crom 22/08/2009. Les Inrocks : L’écrivain Marie Ndiaye aux prises avec le monde, Nelly Kaprièlian, 30/09/ 2009

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One thought on “L’écriture selon Marie NDiaye

  1. Honoré de Sumo

    Félicitations pour Hilda, que j’ai beaucoup aimé. Récit vigoureux et captivant, on n’a pas envie de ne pas tout savoir avant de refermer cette pièce qu’on lit volontiers d’un seul trait.
    Honoré de Sumo

    Reply

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