Le survivant

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Une maison au milieu d’une cour d’école. Elle est complètement ouverte. On dirait une fête. Une fête funèbre songe-t-il. Une sourde appréhension l’a envahi hier, quand des ombres ont installé la toile blanche entre les platanes.
Le silence inquiétant du matin ravive ses craintes, l’allure des formes blanchâtres le préoccupe, il détale le long du couloir solitaire, pénètre dans le bureau de la directrice. Il s’échappe par la vieille grille dans la cour et longe le mur écaillé. Il arrive, essoufflé, près de la plaque froide de l’égout. Il se recroqueville sous l’églantier, au pied du mur d’enceinte.
De là, il voit l’intérieur de la maison dont deux côtés en toile se soulèvent doucement sous le caprice du vent : des cadavres s’entassent. Son effroi comme l’odeur, est insoutenable.
Les silhouettes blanches aux contours indistincts, auréolées de vapeurs, entrent dans l’école, il entend le couinement des plus jeunes affolés qui détalent dans les couloirs, il les imagine agonir dans un dernier souffle au milieu d’une classe.
Les ombres réapparaissent calmes, elles allongent méthodiquement les corps pour les enduire d’un produit dont les effluves écœurants lui parviennent. Il s’affole, résiste à l’idée tentatrice de bouger. Tétanisé, engourdi, il se demande s’il pourrait courir.
L’hécatombe inéluctable se poursuit, il entend les portes claquées, les cris étouffés, les fracas des fenêtres. Il aperçoit un copain paniqué, tenté de fuir. Une ombre muette l’asperge d’un produit bleuté, il ralentit sa course, vacille avant d’atteindre le refuge des toilettes. Il ne bouge plus.
Epouvanté, il détourne le regard vers une feuille de platane qui virevolte avec grâce. Avant qu’elle ne touche le sol, un autre pote vient de succomber à l’attaque violente dont la stratégie ordonnée ne laisse aucune chance à ses amis.
Désormais, les dépouilles grandes ou petites s’amoncellent par dizaines dans la maison. Sans bruit, d’autres silhouettes les déposent dans de grands bacs dont elles ferment le couvercle pour cacher l’abomination de tant de meurtres.
Son supplice n’est pas terminé : sous le préau, les derniers survivants sont encerclés, tassés ensemble sous le banc dans l’angle où les trous d’évacuation ont été bouchés. Il perçoit les cris aigus désespérés. Il ferme les yeux, mais il distingue le crac qui libère le chuintement mortel. L’imagination est encore pire que la réalité, il les rouvre et observe impuissant le nuage mortel qui balaye les victimes. Leur râle n’est plus qu’un murmure que couvre le gai sifflement d’un oiseau, perché au-dessus de l’horreur. Il griffe le sol sec, il voudrait disparaître, ne plus voir, ne plus entendre.
Les ombres inflexibles empilent les corps mous, dégoulinants de fines gouttelettes argentés. Il hume l’odeur fétide de la mort qui empeste la cour de l’école.
Paralysé, il distingue le battement de son cœur, le bourdonnement de ses oreilles, et le goût amer de la solitude. Meurtri, tétanisé, il reste là sans un mouvement, il contemple le ballet des ombres. Elles achèvent leur ouvrage : elles vérifient les toilettes, les poubelles, le préau, les classes, les bureaux, tous les endroits où ce matin palpitait des vies. Puis, les formes blafardes ferment les portes, entassent les boîtes et démontent les pans de la maison de toile.
Peu à peu, le silence s’installe encore plus violent, plus assourdissant que les cris déchirants qui raisonnent encore dans sa tête. Pendant plusieurs heures, il reste prostré, incapable de bouger. La morsure du froid réveille sa léthargie. À la nuit venue, la queue entre les jambes, les moustaches aiguisées pour sentir le danger, il va chercher refuge chez son copain le rat des champs.

GEB

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One thought on “Le survivant

  1. Fabienne C.

    Félicitations. Fête étrange, il est vrai. Suspense bien mené.
    Attention à ne pas confondre « agonir » et « agoniser ».

    Reply

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