Le génie créatif des écrivains vidé de sa mémoire ?

Avec le développement du numérique, on s’était dit que le processus de création de tous les écrivains allait passer à la postérité. Peut-être à tort.

La situation ne manque pas d’ironie. Avec l’avènement de l’ère numérique était né l’espoir de pouvoir conserver pour l’éternité les brouillons, plans, carnets de notes, etc. des écrivains. Un chercheur du CNRS, Pierre-Marc de Biasi, avait même créé un institut et une discipline pour interpréter les œuvres d’après les archives de leur création. Ainsi peut-on aujourd’hui étudier la génétique littéraire au sein de l’Institut des textes et manuscrits modernes (Item).

Problème de pérennité

Oui, mais pour combien de temps encore ? Comme le souligne Pierre-Marc de Biasi, les écrivains, et tous les autres créateurs, ont suivi le mouvement de la société et se sont mis au numérique. Avec tous ses effets pervers. Car la possibilité de tout stocker (ou presque) ne signifie pas que l’on va tout garder, bien au contraire. « Nous n’avons jamais été aussi près d’avoir les moyens techniques de tout conserver, explique le chercheur. Et dans le même temps, nous perdons tout en raison de la logique même de mémoire du disque dur : le système de ses anciennes unités de mémoire est écrasé au fur et à mesure de son utilisation et donc de saturation. »

Et les écrivains actuels ne sont pas les seuls à être menacés. Ce sont tous ceux des quarante dernières années qui risquent de disparaître. La faute aux supports électroniques utilisés pour conserver les archives, loin d’être pérennes. En effet, la durée de vie garantie d’une disquette, d’un disque dur ou d’une clé USB n’est que de quelques années. Il n’est pas certain non plus que tous fassent l’effort de conserver le matériel adéquat pour lire les vieux supports, comme les disquettes. Ou qu’ils prennent le temps de transférer les précieux fichiers vers des cartes mémoires plus modernes.

Un rapport désinvolte à la mémoire

Dans Les archives de la création à l’âge du numérique (encore inédit), Pierre-Marc de Biasi avance une explication à ce rapport désinvolte que l’époque actuelle entretient avec la mémoire. Selon lui, ce sont le court terme, le flux tendu et la rentabilité immédiate qui ont eu raison d’elle. « L’ère du parchemin avait été celui du palimpseste, l’âge du papier celui de la rature, voici venue l’ère du support sans repentir », résume-t-il.

Une tendance contre laquelle lui et son équipe de l’Item essayent de se battre. Depuis quelques temps, ils développent un logiciel qui permettrait de sauvegarder l’intégralité de l’écriture numérique d’un livre en créant un fichier à chaque changement. Cela permettrait ainsi de reconstituer le processus de création dans son intégralité. Pierre-Marc de Biasi se donne encore deux ans pour le finaliser. Mais comme l’écrit Pierre Assouline, une question reste entière : « Pourquoi, avec le changement de médium, le goût de conserver la mémoire de son œuvre s’est-il perdu chez l’écrivain ? »

(d’après le Monde des livres)

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