LE DRAPEAU NOIR

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LE DRAPEAU NOIR

Une maison au milieu d’une cour d’école. Elle est complètement ouverte. On dirait une fête.
Malgré le soleil féroce qui ronge les décombres, tout est tiédeur, frissonne et respire encore.
Perché au sommet de la stalactite du portail, un oiseau bleu vous dit d’entrer.
Au début, c’est dans ses veines un grand silence de poussière, puis les arpèges, crescendo, font rebattre son cœur.
Là, sous un auvent de palmes, trois musiciens costumés de noir jouent l’air de la rentrée des classes. Ils caressent l’oud sensuellement, soufflent dans le nay, laissent courir leurs doigts allègres sur les bords de la darbouka. Et puis vient la mélopée, un rien mélancolique, qui s’élève et s’étire comme un serpent d’or vers la nue.
Là, au rebord des fenêtres effondrées, une main bienveillante a déposé les dattes, les cornes de gazelle, les baclawas aux amandes et les petits gâteaux en losange au miel d’Arabie.
Qu’importe le ciel d’où il est tombé, c’est le vent noir qui a emporté Yacine Zayani jusqu’à ce lieu impie mais si serein.
Car les temps ont changé. Aujourd’hui, c’est la fête dans l’écrin du savoir. Ce n’est plus la prison d’antan, celle où son cerveau était labouré par la honte plusieurs fois par heure. Celle où il se métamorphosa insidieusement en cancrelat, la nuque condamnée à être rivée vers le sol.
Par le mur ouest éventré, se mouvant comme d’épaisses gélatines au milieu des gravats, il les découvre enfin. Ils sont presque tous là : ses maîtres, ses parents, ses camarades, endimanchés de la tête aux pieds, bambocheurs.
Madame Pasquier, son professeur de français qui laissait flotter son parfum de chatte entre les pupitres, a mis sa robe en vichy rose, celle si jolie et si grave qui dévoile un peu trop ses genoux. Elle sirote un thé brûlant à la menthe et lui sourit, vaguement langoureuse.
Monsieur Monfleur, son professeur de technologie, semble être devenu un vieillard de cent vingt ans. Ses prunelles mornes ont perdu toute sévérité, toute fatuité et tout mépris. Soudain, l’antiquaille fait un signe à Yacine, qui le rejoint pour entendre : « Je me souviens de toi, tu es Yacine. Pardonne-moi de n’avoir pas eu le regard assez perçant pour deviner la délicatesse de ton âme. ».
Là-haut se déhanchant comme des diables entre les tuiles éclatées, ses potes lui annoncent que Booba est mort dans d’étranges circonstances, étouffé par les pages souillées d’un hadîth.
C’est alors que Yacine porte son regard suppliant vers elle, mais sa mère ne le voit pas.
Puis il porte son regard respectueux vers lui, mais son père ne bronche pas.
Ses frères et ses sœurs, eux aussi l’ignorent.
Pourtant cette fête était bien pour lui, il en est sûr.
Les houris aux yeux de jade qui n’ont pas été salies par les hommes ni par les djinns, Yacine Zayani il n’y a jamais vraiment cru. Que lui importe les vierges mortes ou vivantes au paradis. Lui, c’est ici-bas, qu’il aurait tant voulu serrer l’amour, même une unique fois, dans ses bras.
Yacine Zayani goûte du bout des lèvres la moiteur d’une datte. Il se souvient encore de ces deux vers de Rimbaud qu’il a ruminés tant de fois dans son crâne sans jamais les comprendre : « Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine, tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit. »
Yacine Zayani est parti de Sarcelles le 27 juillet 2014, à quatre heures du matin, pour aller faire son djihad aux côté des rebelles Syriens.
Il est une heure du matin. Au ciel, aucune étoile, aucun nuage, aucun croissant de lune. Même la nuit a fui depuis longtemps les faubourgs hurlants d’Alep. Allah est grand ! Mais Yacine pleure. Il n’y a plus rien d’autre qu’un épais drapeau noir devant ses yeux.
Perché au bout des doigts d’un homme enseveli, l’oiseau bleu dit à Yacine Zayani : « Tu peux entrer ! ».

Perramus

 

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