La science-fiction a de l’avenir

La science-fiction est souvent considérée comme une sous-littérature. Mais en réalité, elle conquiert de plus en plus de lecteurs et voit sa production augmenter chaque année. Ainsi en 2010, on comptait 862 nouveautés et nouvelles éditions contre 805 en 2009 et 606 en 2005. Voilà de quoi rassurer et motiver les auteurs de SF !

Dans un article paru dans le magazine français Livres Hebdo, la journaliste Fanny Taillandier fait le point sur le succès actuel de la SF et s’interroge sur la mauvaise réputation de cette forme de littérature à part entière.

Le futur a de l’avenir

Réputée affaiblie, la SF bénéficie en réalité d’un regain d’intérêt, comme en témoignent la multiplication des ouvrages théoriques et des rééditions d’introuvables et son influence croissante sur la création littéraire.

Pour Serge Lehman, « on pourrait parler d’un changement du plaisir de lecture, qui serait devenu quelque chose de plus borgésien ». L’auteur et critique de science-fiction parmi les plus importants en France depuis les années 1990 observe qu’aujourd’hui « l’œuvre de fiction se prolonge d’études sur l’univers qu’elle représente, et qui la complètent ». Borgésiens, les amateurs de SF ? A côté de la production de fiction traditionnelle et d’incursions de plus en plus fréquentes de la recherche universitaire (1), émerge en tout cas une véritable nébuleuse d’études et de réflexions sur le genre et ses thèmes, souvent produites par les auteurs eux-mêmes. La «Bibliothèque des miroirs », une collection lancée avec quatre titres en 2009 par l’éditeur lyonnais Les Moutons électriques, s’est enrichie de six nouvelles études thématiques et génériques concernant, pour la science-fiction, le steampunk, le space opera ou les invasions martiennes ; et 10 autres titres sont programmés. Ces ouvrages collectifs, de 300 a 400 pages, sont nourris d’entretiens avec des auteurs, mais aussi des chercheurs ou des professionnels, criminologues par exemple. Ils sont abondamment illustrés, ce qui en fait des objets à mi-chemin entre l’essai et le beau livre, dont le public se recrute au-delà des fans de science-fiction.

C’est sur les forums spécialisés que se développe la réflexion sur le genre, ses spécificités et ses caractéristiques fondamentales. Elle y prend parfois des proportions homériques : à la suite de la publication en 2009 d’une préface théorique de Serge Lehman à Retour sur l’horizon, une anthologie parue chez Denoël, le forum ActuSF a enregistré pas moins de 10000 interventions sur un fil de discussion auquel ont participé jusqu’à l’été 2010 Gérard Klein, Lehman lui-même et, bien entendu, des lecteurs (2). On aurait tort de réduire le phénomène à un buzz comme la Toile en connaît des centaines. Au-delà, la vénérable revue Bifrost, qui fête ses quinze ans d’existence, a pris en 2010 un essor sensible. «Nous sommes passés d’un tirage moyen de 2000 exemplaires en 2009 à 2500 en 2010, se réjouit Olivier Girard, à la fois directeur des éditions du Bélial et rédacteur en chef de la revue. La mise en place moyenne est passée de 1 000 a 1 500 exemplaires, et les abonnements sont en hausse. »

Ce regain d’intérêt théorique et critique va de pair avec une tendance de plus en plus marquée à la revalorisation et à la re-exploration du patrimoine du genre, avec une multiplication des rééditions de titres introuvables. Les Moutons électriques ont proposé une nouvelle traduction du Pont sur les étoiles de Jack Williamson, considéré comme le père du space opera, augmentée d’une préface de Gérard Klein. J’ai lu va plus loin encore, en lançant en avril la collection grand format « Nouveau millénaire », qui veut remettre a l’honneur l’immense catalogue de « Millénaire », arrêté en 2004, avec des traductions révisées ou refaites.

Sortir de la niche

Pourquoi, alors, cette rumeur récurrente d’une déshérence de la SF ? « L’étiquette SF est mal perçue, aussi bien par les médias que par le public, remarque le libraire spécialisé Xavier Vernet, de la librairie Scylla, à Paris (12e). Elle souffre de son image ancienne de sous-genre. Ce qui fait que la science-fiction est souvent éditée dans des collections différentes, de polar ou de roman noir par exemple. » Ainsi, la visibilité du genre en tant que tel diminuerait, sans qu’il soit pour autant moins vivace. Les thématiques de la science-fiction se sont insinuées dans la littérature générale elle-même. Un Houellebecq ou un Antoine Bello revendiquent son héritage. Peut-on voir dans cette évolution la marque d’un nouveau départ pour la science-fiction, hissée au rang de la « grande» littérature ? C’est ce que s’accordent à penser Serge Lehman comme Audrey Petit, la directrice du label Orbit, chez Calmann- Levy, également collaboratrice du pôle imaginaire du Livre de poche. «A l’heure où les tablettes numériques sont entre les mains de tous, est-ce qu’on ne vit pas, finalement, dans ce futur décrit par les plus grands auteurs du genre ? » La science- fiction n’est plus seulement un genre, c’est une façon de raconter le monde.

(1) Après le groupe de travail SFPhi, hébergé rue d’Ulm il y a quatre ans, la vénérable Sorbonne a vu en novembre dernier Simon Brean, normalien et agrégé, soutenir une thèse sur la science-fiction en France de la Deuxième Guerre mondiale à la fin des années 1970.

(2) Voir l’article-entretien de  Chronic’art par Pierre Jouan, 19 juillet 2010.

Cet article est paru dans le cadre du dossier Imaginaire réalisé par Fanny Taillandier pour Livres Hebdo (n°850, 28/01/11)

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